Extrait de l’intervention de Chris Marker, retranscrite dans la revue Jeune Cinéma, publiée en mai 1966, n°15

"Il y a deux tentations dans ce genre de film. Et il n’y a pas de solution : c’est-à-dire qu’on peut seulement naviguer d’une tentation à l’autre en essayant de maintenir une sorte d’équilibre, qui est, je crois, celui de la vie même. Cela étant, il faut se défendre d’aller au devant de la simplification et de ses propres convictions, c’est-à-dire de voir chez les gens qu’on interviewe l’illustration des choses qu’on croit ou qu’on a envie de croire, ce qui peut devenir très odieux parce que les gens existent avec leur complexité, avec leur consistance, leur opacité personnelle et on a absolument pas le droit de les réduire à ce qu’on souhaiterait qu’ils soient ; ou alors on arriverait à un film démonstratif : c’est très, très facile ; on isole des phrases, on met un commentaire entre les deux, on insiste sur un trébuchement, un lapsus, que sais-je, et puis on finit par faire un film où on démontre que toute la France est gaulliste, que toute la France est anti-gaulliste, que la France est progressiste...

L’autre tentation, c’est l’illusion d’une objectivité où l’on croit prendre les gens tels qu’ils sont, l’illusion de la sociologie : c’est-à dire faire l’enquête et montrer les résultats de l’enquête en disant que le spectateur conclura ; ce n’est pas possible non plus : d’abord parce qu’on n’a pas assez d’éléments ; une enquête sociologique sérieuse porte sur un nombre de gens tel, qu’un film, sauf à ruiner le producteur (et déjà dans le cas du Joli Mai on y est arrivé) est absolument incapable d’en rendre compte ; et aussi parce que cela suppose une espèce d’appareil austère, scientifique, statistique qui ne colle pas avec un spectacle : car il s’agit quand même de parler à la sensibilité des gens.

Alors que pouvions-nous faire ? Je dis « nous », parce que s’il y a un film qui n’est pas personnel, c’est bien celui-là : il est à moi, mais il est aussi beaucoup à lui, lui c’est Pierre Lhomme, le caméraman qui est beaucoup plus qu’un caméraman parce que c’est lui qui a donné au film la beauté plastique de ce que vous avez vu, qui est responsable de la matière visuelle, c’est-à-dire des trois quarts de ce que vous avez ressenti ; et puis, il est à toute l’équipe absolument remarquable qui était autour de moi.

Ce que nous avons essayé d’y mettre,on pourrait appeler cela, je crois, une objectivité passionnée."