Kanu Behl : J’ai eu une relation très compliquée avec mon père en grandissant, et comme beaucoup de jeunes hommes en Inde, j’ai essayé d’échapper à sa présence oppressante. J’ai commencé à me chercher, j’ai quitté la maison et vécu mes propres expériences. J’ai finalement intégré une école de cinéma, et dans les années qui ont suivi, j’ai réalisé que plus j’étais obsédé par l’idée de ne pas ressembler à mon père, plus je devenais comme lui et plus cela m’oppressait. Même si les choses que je faisais étaient différentes, l’esprit dans lequel je les faisais était semblable au sien. J’en ai pris conscience en écrivant le scénario.
Le film était sur le point de se faire. Un gros studio était intéressé, on me disait : « Ton chèque est prêt, signe et on lance la production. » J’ai fui ! C’est seulement à la troisième version du scénario que j’ai véritablement su de quoi je voulais parler. La question était: « Où est la racine du problème ? Je veux échapper à l’oppresseur, mais je suis comme lui. » Et c’est là que je voulais aller: au moment où l’on se sent capable de briser le cycle.
Je ne sais pas ce qui arrive aux personnages après la fin du film, je ne sais pas si oui ou non, ils pourront échapper à ce cercle vicieux mais je crois qu’au moins, à la fin, ils en ont envie.
Vous êtes-vous identifié à Titli ?
Je crois que je m’identifie aux trois hommes. J’ai été Titli mais heureusement je ne le suis plus. J’ai craint de devenir Vikram, comme presque tous les Indiens : ce frère aîné, qui croit qu’on lui a fait du tort, qui a hérité un comportement de la génération précédente, qui doit faire face à de nombreuses désillusions, qui essaye de les surmonter mais se lamente constamment sur ce qu’il n’a pas eu.
Vous disiez que vous avez découvert le cinéma que vous aimez vraiment vers l’âge de 16 ans. Quel est ce cinéma ? Est-ce que cela correspond à ce qu’est Titli, une chronique indienne?
A l’adolescence, je ne regardais pas tellement de films internationaux. Je ne regardais que ce qui était nouveau à Bollywood. Par exemple Satya de Ram Gopal Varma (1998) ou Maqbool de Vishal Bhardwaj (2003). Je me disais : « Ce sont de très bons films, pourquoi en fait-on si peu des comme ça ? Laissez-moi faire, laissez-moi contribuer à en faire plus”.
Juste avant d’entrer à l’école de cinéma, j’ai découvert le cinéma étranger, notamment les films de Kieslowski, et cela m’a bouleversé. A l’école, mes plus fortes influences ont été Kusturica, Kubrick, Kiarostami. Et parmi les cinéastes actuels, j’adore Jacques Audiard et Steve McQueen...
Ce sont des réalisateurs très différents les uns des autres...
Il m’arrive de penser que je ne voulais pas être réalisateur, mais technicien, monteur ou directeur de la photo, parce que je ne veux pas consacrer tout mon temps à un seul projet. Je veux travailler sur des films différents, vivre des expériences variées. J’ai le sentiment que je suis encore en train de me découvrir, de trouver ma voie, même si dans le fond, je ne crois pas qu’un réalisateur n’ait à en emprunter qu’une seule. C’est pour cela que j’admire autant Stanley Kubrick. Chacun de ses films existe par lui-même, il n’y a pas à chercher le réalisateur derrière. Bien sûr, à la fin vous pouvez dire que c’est un film de Kubrick, mais il est l’exemple parfait du réalisateur dont les films sont des entités à part entière. C’est cela aussi que je trouve puissant dans le cinéma d’Audiard. Ce que je cherche, c’est cette possibilité pour chaque film que je réalise d’exister par lui-même.
Il se développe à Bombay en ce moment un cinéma social, avec un message sur la réalité urbaine en Inde. Diriez-vous que Titli, une chronique indienne est un film à message ?
Je ne crois pas que j’essayais de faire passer un message. Une de mes citations préférées est de Kamal Swaroop, le réalisateur de Om-Dar-B-Dar. Il a réalisé un documentaire sur la ville de Pushkar dans lequel il y a une scène très émouvante.
Il roule dans un Tempo avec ses deux enfants qui lui demandent : « Papa, où as-tu trouvé cette histoire ? ». Et il répond : « Je ne sais pas, peut-être qu’elle était là, sur la route, quelque part, et je l’ai juste ramassée. ». C’est ce que je ressens. Le film aborde beaucoup de sujets : le mariage forcé, la pauvreté, la violence qui naît de la pauvreté...
Ce qui m’intéressait vraiment, ce sont les fantômes qui hantent les familles, cette circularité. Je ne savais pas qui blâmer, ou que dire sur ces problèmes mais je savais que quelque chose devait être dit. Qui est responsable ? Titli ? Vikram ? Le père qui se tait et sur lequel Titli se méprend (je pense que c’est une erreur de se dresser contre lui, et de lui dire « tu es le vrai porc », parce qu’il ne l’est pas) ? Qu’en est-il du grand-père décédé dont la photo trône dans la maison ?
J’ai eu l’idée de mettre cette photo, la semaine où j’ai découvert le psychiatre R.D. Laing et son livre intitulé “The Politics of The Family”, écrit il y a près de 50 ans. J’ai lu le livre et ce qu’il disait rejoignait mes pensées ! Il expliquait comment les images sont transférées inconsciemment d’une personne à l’autre au sein d’une même famille.
Parfois, on ne connaît même pas ses grands-parents, mais les parents transmettent quelque chose d’eux aux petits-enfants, en disant par exemple : « tu es exactement comme ton grand-père », et c’est comme cela que les fantômes s’installent.
Pouvez-vous nous expliquer la signification du nom « Titli » ?
Littéralement, « Titli » veut dire « papillon ». C’est l’une des créatures dont la métamorphose est la plus radicale, passant d’une chenille laide et sans vie à un magnifique papillon. Le titre du film est à prendre au second degré. Le voyage de Titli est presque à l’opposé de la trajectoire du papillon. D’un garçon innocent et opprimé, il se transforme à son tour en oppresseur. Certains amis ont une autre théorie quant à mon choix de donner un prénom féminin à un personnage masculin. Ils disent que c’est parce que j’ai moi-même souvent été pris pour une fille - Kanu, en Inde, est avant tout un prénom féminin -, que j’ai inconsciemment choisi de reproduire cette situation !
Pourriez-vous nous parler de votre tournage dans l' environnement réel de Delhi, la ville dont vous êtes originaire ?
Je voulais rompre avec cette tradition de falsification, en tournant de manière aussi réaliste que possible, avec un maximum d’acteurs non professionnels. Bollywood n’est pas le genre de cinéma auquel je crois.
J’ai choisi Ranvir Shorey (Vikram), le seul acteur connu du film, parce que c’est un grand comédien qui a une présence imposante. Je savais qu’il serait parfait pour le rôle que j’avais d’ailleurs écrit pour lui. Nous avons découvert les autres au fur et à mesure. Le père dans le film est mon propre père. C’était une décision difficile, qui a été prise tardivement. Je ne voulais pas de lui au départ, pour des raisons évidentes.
Tout s’est accéléré quand Siddharth Diwan, le directeur de la photographie, est arrivé sur le projet et a dit : « Nous allons juste laisser les acteurs être, et nous travaillerons autour d’eux. »
Nous avons tourné le film en 40 jours. C’était le milieu de l’été, il faisait très chaud - ce sont les deux pires mois à Delhi, et nous tournions 16 heures par jour, tous les jours !
J’ai vu Delhi changer massivement depuis 15 ans. Des constructions surgissent partout, la ville grossit comme si on en avait perdu le contrôle. Ces dernières années, j’ai pu la voir se diviser complètement en deux zones distinctes : d’un côté, les gens qui sont dans la ville, qui consomment, veulent être servis à toute heure, et de l’autre, les gens qui ne font pas partie de ce monde, qui sont à la marge, rejetés, et qui sont chargés de servir ceux qui veulent être servis. Jour après jour, ils sont repoussés de plus en plus loin.
J’ai essayé d’imaginer d’où venait toute cette violence à laquelle nous sommes confrontés ; la raison qui pousse un garçon à violer une jeune femme avec une barre de fer par exemple, dans une des affaires les plus médiatisées. Je crois véritablement que cette violence naît de la colère de ces gens perpétuellement repoussés à la marge, de leur extrême frustration, de leur sentiment d’être en permanence mis dans un coin.
Siddharth et moi voulions que ces deux mondes se rencontrent. C’est l’histoire d’une famille avec d’un côté le monde doré et moderne de la ville et de l’autre la périphérie, figée dans le temps, presque oubliée. La maison de Titli fait penser à celles des années 90. Si vous allez dans ces quartiers, vous aurez l’impression de pénétrer dans un autre monde.
Titli, de Kanu Behl en Sélection Officielle Un Certain Regard à Cannes 2014
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- Maya