Comment est né le personnage de Suzanne ?

Quand mon compagnon lisait beaucoup de livres sur les ennemis publics français comme Mesrine, Besse, Vaujour, il m’a offert les autobiographies de leurs compagnes. J’étais fascinée par l’attitude de ces femmes à la fois extrêmement courageuses mais aussi dans une soumission presque suicidaire à leurs hommes.

Dans leur livre, elles consacrent toujours le premier chapitre à leur enfance et leur adolescence pour y chercher, sans vraiment les trouver, des événements qui donneraient du sens à leur parcours, expliqueraient cette rencontre amoureuse déterminante. Pourquoi tombent-elles tout d’un coup sur cet homme-là, s’y enchaînent et se révèlent capables d’introduire des explosifs dans une prison ou d’apprendre à conduire un hélicoptère pour le faire évader ? Leur trajectoire pose la question du destin et du hasard.

Parallèlement, j’ai toujours beaucoup aimé la forme américaine des biopics comme BIRD, BOUND FOR GLORY, COAL MINER’S DAUGHTER... Dans ma tête a alors commencé à germer l’idée de construire le biopic d’une inconnue qui s’enchaîne à un amour, au point de tout abandonner pour lui.

Le film est construit sur des ellipses qui renforcent notre implication dans l’histoire car elles nous poussent à imaginer ce qu’a traversé Suzanne pendant ce temps-là, notamment quand on la retrouve avec son enfant qui a déjà trois ans...

Oui, la construction d’un récit fondé sur l’ellipse était un des paris de ce film. Avec Mariette Désert, ma co-scénariste, puis Thomas Marchand, mon monteur, nous avons voulu créer un hors-champ très puissant qui rende le spectateur actif et lui permette de nourrir les trous de l’histoire avec sa propre expérience. On a en effet choisi de faire apparaître le petit Charlie, le fils de Suzanne, à trois ans plutôt que de filmer sa naissance.

Je trouvais plus cinématographique de montrer cette adolescente devenue mère en une coupe. La brutalité d’une ellipse peut exprimer, mieux que tout, le bouleversement provoqué par un événement. Le film parle aussi de choses universelles, qui touchent profondément au vécu de chacun. Tout le monde peut se représenter ce que cela implique d’avoir un enfant à dix-sept ans.

Assez vite, on s’est dit aussi qu’on ne filmerait pas la cavale des amoureux, c’était trop attendu, déjà beaucoup vu au cinéma. À ce moment-là de l’histoire, il est plus intéressant d’être du côté de ceux qui restent, de travailler le personnage de Suzanne par le négatif.

Ce qui constitue l’autre originalité du film : suivre un personnage principal tout en ten- dant vers le récit polyphonique...

Cette structure, à la frontière entre la chronique et le film choral était déjà celle d’UN POISON VIOLENT. Mais nous l’avons poussée plus loin, en lui donnant un véritable souffle romanesque.

Le personnage de Suzanne est la colonne vertébrale du film mais nous nous autorisons à la faire disparaître du récit, pour nous intéresser à d’autres. Au scénario, on allait plus loin dans l’histoire de chaque personnage. Mais au montage, il a fallu doser, on a énormément asséché le film, qui a trouvé son fonctionnement dans un principe : les scènes où Suzanne n’est pas là restent liées à elle indirectement, car elles sont chargées de son absence. Que ce soit la scène dans le camion de Nicolas avec l’auto-stoppeur ou quand Charlie revient de l’école, tout nous renvoie à elle.