Votre cinéma est habité par la question de l’errance et du voyage.

L’idée de départ du film était de suivre des ferrailleurs roms qui sillonnent la banlieue parisienne en camion pour récupérer toutes sortes de choses. J’aime filmer en voiture. Mon film précédent La Nuit remue commence également en voiture. C’est un espace qui crée une intimité paradoxale : on est à la fois très proches, assis et en même temps en circulation. Le fait que chacun regarde dans la même direction induit aussi une qualité de parole. C’est un peu comme devant un feu. Dans Le Terrain, il n’y a finalement que deux moments en voiture. Ces scènes sont concrètes mais on peut aussi y voir une métaphore de leur errance. Cette tension entre le concret et l’allégorique m’intéresse.

Les femmes vous acceptent dans leur intimité de manière très touchante.

Au départ, le film devait se concentrer autour de personnages masculins, les ferrailleurs. Souvent, ils me donnaient rendez-vous et quand j’arrivais, ils étaient déjà partis ou trouvaient une excuse pour que je ne vienne pas avec eux. Je restais donc sur le terrain, avec les femmes.

J’ai d’abord eu l’impression que le film était en train de m’échapper. Puis j’ai commencé à regarder ce qu'il se passait autour de moi, la construction des baraques, la vie qui s’organisait doucement. Je me suis mis à filmer ce quotidien.

C’est peut-être cela le travail documentaire : on arrive avec de grandes idées, des images, et puis, à un moment, il faut savoir regarder ailleurs, le film doit se réinventer dans l’expérience du présent. La manière de filmer s’est alors imposée. J’avais d’abord imaginé une caméra en mouvement parce que je me les représentais comme des personnes extrêmement mobiles. Je me suis aperçu que tout ce que j’avais essayé de filmer dans ce sens ne fonctionnait pas.

Le vrai sujet du film était le terrain et pour filmer ce lieu, il fallait filmer l’espace comme une scène et son décor. Laisser les gens entrer et sortir du champ. Finalement, c'est un film plutôt « installé ».

Comment les avez-vous rencontrés ?

Par un ami de l’association No Mad’s land qui intervenait sur certains camps pour des installations d’urgence. C’était l’été 2010, juste après le discours de Grenoble de Sarkozy. Le camp d’Hanul où ils habitaient précédemment venait d’être rasé alors qu’il existait depuis huit ans, que les personnes étaient relativement insérées, avec des enfants scolarisés. Certains rencontraient un problème pour vendre leur ferraille. Ils cherchaient quelqu’un ayant des papiers et je me suis proposé. Quand j’ai commencé ce film, je connaissais déjà certains d’entre eux qui avaient apprécié que je leur rende service.

Compreniez-vous leur langue ?

Non. Mais j’ai vite su que ce n’était pas forcément un problème pour filmer et même que cela permettait de percevoir les choses différemment. J’avais bien sûr beaucoup de discussions avec eux, en français, mais je ne les ai pas filmées. Je ne voulais pas orienter le film vers mes propres représentations. J'ai laissé les choses arriver. Pour cela, il faut du temps. Il y a eu tout un travail pour faire le vide afin de saisir justement autre chose que des discours. J’ai commencé à monter le film avant d’avoir les traductions. La traduction est venue confirmer une grande partie des mes intuitions et m’a apporté de belles surprises aussi.

Au début du tournage, il arrivait que je me dise que les choses que je filmais n’avaient pas d’intérêt. C’était juste des gens qui vivent, qui mangent, qui discutent. Avec le temps, je me suis rendu compte que ces petits gestes quo- tidiens pour entretenir un espace commun ou plus intime, cette persistance à faire de ce terrain vague un lieu hospitalier, était l’essence même de ce qui me touchait chez eux. La caméra documentaire a cette possibilité de rendre grandes les petites choses. Le Terrain est un film sur la quo- tidienneté comme forme de résistance face à la brutalité sociale et la précarité.

Comment avez-vous construit le film au montage ?

Le film est construit comme une suite de saynètes. Mais si on y regarde de plus près, tout est dit : sur la raison de leur présence, leurs préoccupations. Ce qui était important pour moi, c’était de garder la temporalité du présent, la saveur du quotidien. Il y a un autre fil conducteur qui est la manière dont ma relation avec eux évolue.

Au début, je suis un étranger dont la présence les interpelle ou les amuse et, à la fin, je suis un invité et les femmes vont jusqu’à me donner à manger pendant que je filme. Souvent, les Roms sont filmés pour illustrer une question sociale, dénoncer une politique qui a lieu d’être dénoncée bien sûr, mais ce qui manque, c’est la rencontre. Je crois qu’il faut éviter de réduire les gens à des sujets, même, ou surtout, si c’est pour les défendre. C’est aussi un égard, une politique peut-être.

 

Propos recueillis par Amanda Robles, pour le Festival Cinéma du Réel 2013