Pourquoi avoir pris si ouvertement le parti de Jeanne ?
Je ne sais pas si on peut dire que j’ai pris le parti de Jeanne, du moins dans le sens où cela voudrait dire qu’il y aurait un personnage positif - Jeanne - et un personnage négatif -Romain. Je crois que le film échappe à cette logique. Le propos est ailleurs.
Au moment du divorce, Romain essaie sincèrement d’être à la hauteur de la situation, de se comporter en adulte, suivant l’une de ses expressions favorites. Jeanne et lui se déchirent, le divorce est la seule issue possible, il l’admet. Mais au bout de quelques mois, il se rend compte qu’il ne le supporte pas. La séparation est intolérable. Qu’est-ce qui lui fait le plus mal? D’avoir perdu Jeanne? De ne plus voir Mado? Il ne saurait le dire.
En réalité, c’est l’échec qu’il ne peut admettre. C’est cette frustration, cette honte de l’échec, qui le poussent, presque malgré lui, à entreprendre cette guerre implacable et subtile contre Jeanne. Il n’a pas le choix. Romain est diabolique, son comportement est objectivement pervers, mais il est parfaitement sincère d’un bout à l’autre. Sa propre survie passe par la souffrance qu’il inflige à l’autre. Il devient donc objectivement le “mauvais”, et Jeanne, la victime.
Mais c’est vrai, je pense que, d’une façon générale, notre société reste profondément une société d’hommes, une société régie selon des principes masculins. L’homme possède les clés du fonctionnement social, il possède le discours, il se coule naturellement dans les modèles qu’il a lui-même façonnés.
Les vraies révoltées, les vraies rebelles, ce sont les femmes. Elles sont le désordre, elles foutent la merde. Elles agissent en fonction d’une logique profonde, subtile, intuitive, qui intègre infiniment plus de paramètres que la logique simplifiée qui permet à la société de rouler sans trop de bobos. Donc, d’un simple point de vue intellectuel, c’est vrai que j’ai plutôt tendance à m’intéresser à ce que pensent les femmes et à éprouver une grande curiosité - et une grande sympathie - pour leur façon d’envisager les choses.
Comment expliquez-vous le comportement de Jeanne à la fin du film ?
Jeanne fait un chemin essentiel au cours du film. Et d’une certaine façon, c’est paradoxalement la violence du comportement de Romain qui aide à l’accomplir. Au départ, sa séparation d’avec Romain se résume à prendre en charge et à gérer un certain nombre d’éléments concrets, son travail, Mado, un nouvel appartement etc... Elle y parvient et en tire une grande satisfaction, c’est ce qu’elle explique à Judith au début du film, peu après son divorce. Mais dans le fond, rien n’a vraiment changé dans sa vie, je veux dire que la séparation n’a pas entraîné de véritable remise en cause. Elle reste, vivant seule, celle qu’elle a été vivant avec Romain. Elle continue inconsciemment à vivre sous son regard, comme elle a vécu pendant dix ans.
C’est peu à peu qu’elle prend conscience que la véritable séparation n’a pas eu lieu, qu’elle est devant elle et qu’elle suppose un retour sur soi, un retour vers soi, et finalement un retour vers l’enfance. Il faut qu’elle refasse le chemin en sens inverse et qu’elle reparte du moment où elle a abandonné la maîtrise de sa propre vie pour s’en remettre à Romain.
Quelle signification attribuez-vous à cette chanson “en péruvien” qui se révèle être une chanson “en hébreu” ?
...et qui n’est finalement ni en péruvien, ni vraiment en hébreu, ni tout à fait du ladino. C’est un chant liturgique très ancien, dont les paroles expriment l’angoisse de la colombe perdue dans le froid et l’obscurité et qui implore le créateur de lui venir en aide. Pour moi, c’est une idée poétique, une idée à entrée multiple, on ne peut pas lui attribuer un sens précis.
Le fait que Jeanne et Mado connaissent cette chanson, écrite dans une langue mystérieuse, exprime leur intimité, c’est un secret partagé. Elles ne comprennent sûrement pas le sens des paroles, la chanson n’en est que plus fascinante. En même temps, cette chanson devient - pour Romain, pour l’institutrice, pour les parents - le symbole d’un comportement déviant, irrationnel, non conforme. Ce qu’on ne comprend pas fait peur, on prête à Jeanne des fréquentations bizarres, la chanson devient le prétexte de nouvelles persécutions.
Romain, dans la dernière scène du film, annonce son intention d’épouser Ingrid qui attend un enfant de lui. Rien, dans son comportement précédent avec Ingrid, ne permettait de le prévoir. Son émotion est-elle sincère ?
Pour moi oui. Je crois qu’il attend beaucoup de cette nouvelle relation. Il espère en particulier réussir avec Ingrid tout ce qu’il a raté avec Jeanne, autrement dit, annuler son échec. La venue d’un enfant, un enfant tout neuf, qu’il pourra façonner à sa guise, l’aide à franchir le pas. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est ce qu’il en adviendra, et s’il n’échouera pas, dans sa tentative de normaliser Ingrid, comme il a échoué avec Jeanne.
Quel est le lien entre Consentement Mutuel et Le Jeune Marié ? Peut-on y voir une suite ?
Je n’ai aucune raison de nier mon intérêt pour le couple ou les rapports familiaux. De là à parler de suite... Les choses ne se sont pas passées ainsi. Autant le mariage, en tant qu’institution, en tant que pratique culturelle, était au centre du Jeune Marié, autant le divorce n’est pas le vrai sujet ou le seul sujet de Consentement Mutuel.
Ce qui m’intéressait, c’était de décrire minutieusement la stratégie d’un homme décidé à détruire une femme avec qui il a vécu et dont il ne peut supporter d’être séparé. Quand Philippe Delannoy et Marie Dédale m’ont raconté cette idée, c’est vraiment ça qui m’a fait démarrer, la possibilité de construire une histoire basée sur une mécanique dramatique impeccable.
On voit le type disposer méthodiquement ses pièges, on trouve ça dégueulasse et en même temps, on ne peut pas s’empêcher d’admirer le travail bien fait. Quelqu’un m’a dit : “C’est un thriller psychologique”. Je ne récuse pas la formule.
Vous restez fidèle à Richard Berry ?
C’est toujours intéressant de retrouver un comédien. Dans le cas de Richard, c’est particulièrement vrai, parce qu’il a beaucoup évolué et que son trajet est passionnant. Il a approfondi sa façon d’aborder un rôle, son jeu s’est épuré, il se concentre sur l’essentiel. Rien d’extérieur, très peu d’effets. Entre nous, nous avons baptisé ça “l’opacité”. Le mot vaut ce qu’il vaut, il est un peu cabalistique, mais il nous aide à définir ce que nous recherchons ensemble.
Et Anne Brochet ?
Anne est une comédienne exceptionnelle. Elle a eu des rôles importants, sa carrière est déjà bien établie, mais je pense qu’elle a devant elle des choses vraiment superbes. Elle a une telle personnalité, une telle inspiration, il y a une telle richesse en elle que je la vois installée aux toutes premières places dans les années qui viennent.
Avez-vous écrit directement pour eux ?
J’essaie, autant que possible, de ne jamais écrire pour un acteur en particulier. Je crois qu’il se passe toujours beaucoup plus de choses quand un acteur est confronté à un rôle qui d’une certaine façon le domine, lui résiste, que si on lui confectionne un costume sur mesure. Donc, le scénario de Consentement Mutuel achevé, j’avais bien quelques acteurs possibles en tête, mais rien de très précis. Peu de temps après ont commencé les répétitions de la pièce de David Mamet, Partenaires, que j’ai mise en scène au théâtre avec Anne, Richard et Fabrice Luchini. Une pièce, c’est huit semaines de travail acharné dans une relation très intense avec les comédiens, on peut aller vraiment très loin.
C’était ma première expérience théâtrale, ce rapport m’a énormément intéressé, et il m’a semblé que le film que je préparais pouvait en profiter. Et en définitive, c’est vraiment ce qui s’est passé. Je crois que le rapport de confiance qui nous unissait, Anne, Richard et moi en abordant ce film, les habitudes que nous retrouvions naturellement nous ont permis, dès les premières lectures, d’approfondir un style de jeu dans lequel je les trouve, l’un et l’autre, prodigieux.
Comment définiriez-vous ce style ?
Simple, très précis, intense, avec une grande légèreté. A la fois quotidien et décalé. C’était un peu l’enjeu de tout le film, dès l’écriture. L’histoire est très quotidienne, mais elle ne joue pas du tout sur des effets de vérité, sur un réalisme immédiat. Elle est très dramatique, mais presque toutes les scènes peuvent, par certains côtés, faire rire. Dans tout ça, les comédiens doivent trouver leurs marques, ce n’est pas forcément très simple. Nous avons énormément répété. Je ne peux pas travailler, comme on le fait souvent au cinéma, plan après plan, bout de scène après bout de scène. On prépare techniquement un plan, cadre, mouvements d’appareil, lumière, puis on appelle les comédiens et on les fait répéter dans une sorte de carcan où pratiquement tout est décidé d’avance.
Moi j’ai besoin — et mon expérience théâtrale m’a conforté dans ce choix — de répéter une scène en continuité, en laissant absolument toute liberté au comédien d’occuper l’espace comme il l’entend. Je propose certaines choses, je donne des indications, mais j’écoute et j’observe beaucoup. Naturellement j’ai un découpage en tête, une idée de la façon dont je veux traiter la scène. Mais rien n’est figé, la scène, au cours des répétitions peut évoluer dans un sens complètement différent, ça ne me dérange pas, c’est généralement bon signe. A moi et à mon équipe technique de nous adapter.
Pourriez-vous réaliser un film dont vous ne seriez pas le scénariste ?
Je ne crois pas. J’aurais beaucoup de mal. En particulier en ce qui concerne les dialogues. J’ai besoin d’une musique, d’un rythme particulier. C’est ce qui me guide, c’est comme ça que je me repère quand je tourne.
Pour le jeu des comédiens, naturellement, mais aussi pour les cadrages, les grosseurs de plan, les mouvements, le montage. Particulièrement pour “Consentement Mutuel”, dont les dialogues sont écrits selon une rythmique vraiment très particulière, sans ponctuation, avec énormément de phrases interrompues, qui se croisent, se cassent l’une sur l’autre etc... Tout ça aboutit à un scénario qui, ne serait-ce que physiquement, ressemble peu à un scénario classique. Je ne vois pas comment je pourrais demander à quelqu’un de le faire à ma place.
Vous avez travaillé avec Lazennec, qui, jusqu’à présent a surtout produit des films de jeunes réalisateurs. Comment se sont passés vos rapports avec Adeline Lécallier et plus généralement, qu’attendez-vous d’un producteur ?
J’ai rencontré Adeline Lécallier et Alain Rocca au cours d’un dîner et je les ai trouvés très malins, dans tous les sens du terme. Ça m’a plu. Mais ce qui m’a surtout favorablement impressionné, c’est qu’ils n’ont pas essayé de m’expliquer le cinéma selon Lazennec. Je les ai senti plutôt à l’affût, curieux, ouverts sur l’extérieur, visiblement décidés à piquer ailleurs tout ce qui pouvait servir. J’ai pensé qu’on pourrait s’entendre. Je ne me situe pas dans une famille, dans un camp ou dans un clan.
J’ai une idée précise de la façon dont je veux travailler, j’essaie de réunir autour de moi les gens qui me permettent de travailler comme j’en ai envie. Le cinéma en tant que plus-value sociale ne m’intéresse absolument pas. J’ai été assistant, j’ai participé à de très gros films, je ne suis pas impressionné par les déploiements de matériel, de camions ou de figurants.
Ce qui m’impressionne et me remplit de gratitude, c’est quand je peux répéter tranquillement avec mes comédiens, pendant une heure, deux heures, le temps qu’il faut et qu’autour de moi il y a une équipe, la plus légère, la plus discrète possible, qui respecte mon travail et s’y intéresse. Adeline Lécallier a accompagné cette démarche, elle s’est efforcée de la rendre possible, elle a défendu son point de vue, j’ai défendu le mien, nous avons fait des choix. Je considère que c’est une grande chance qu’elle ait produit ce film.