Octobre a permis de redécouvrir deux films importants sortis il y a cinquante ans, Chronique d’un été (tourné en I960, sorti en 1961) et Octobre à Paris (tourné en 1961, sorti en 1962) et, en même temps deux films qui aujourd’hui leur font miroir: Un été+50 et Ici, on noie les Algériens. Dans le cas d’Octobre à Paris, il s’agit en fait d’une sortie puisque le film avait été interdit (l’un des cas les plus exemplaires de la censure française) et donc très peu vu en salle, sauf pour quelques projections illégales. Voir ces films ensemble donne l’occasion de remettre en perspective ce que fut cette période courte mais emblématique à la fois de l’état de la France et du cinéma.
Dans ces deux couples de films, le projecteur se trouve braqué sur deux versants d’une société en apparence contradictoire, mais qui se cherche et finira par accoucher quelques années plus tard, en 1968, d’un bouleversement que d’une certaine manière Chronique d’un été et Octobre à Paris laissaient, inconsciemment, prévoir. Il ne s’agit pas de les mettre sur le même plan tant ils se démarquent l’un de l’autre par la forme et par le sujet, mais de voir combien, dans la marge qu’ils occupent, ils n’en sont pas moins des témoignages irremplaçables pour le public de 2011.
Commençons, dans l’ordre chronologique par le film de Jean Rouch et Edgar Morin. L’été qu’ils auscultent, du double point de vue de l’anthropologue cinéaste et du sociologue philosophe, est donc celui de 1960. La Nouvelle Vague vient à peine de naître, mais Rouch l’avait déjà annoncée par la nouveauté de sa manière de filmer et d’aborder l’Afrique (Jaguar en 1954, Moi, un noir en 1958).
Ce qui frappe dès le début de Chronique d’un été, c’est la manière dont Rouch et Morin conjuguent la prise en main d’outils (caméra légère, matériel de prise de son maniable) et le désir de sonder la société française à partir d’une question simple en apparence : les Français sont-ils heureux ? Les images de Marceline Loridan promenant son micro dans la rue à la rencontre d’un échantillon aléatoire de passants paraissent drôles dans leur naïveté et pourtant perce déjà une sincérité complexe que le reste du film va mettre à nu de manière parfois bien plus grave.
L’échantillon abstrait du sondage laisse vite la place à un groupe de personnes qui ne sont plus prises au hasard mais qui sont confrontées à des questionnements bien plus essentiels que la simple et vague question du bonheur. D’origine sociale différente, ils expriment des points de vue qui touchent aussi bien à l’intime (l’amour) qu’au politique (l’Algérie, le travail, les camps de concentration à partir de la découverte du matricule tatoué sur l’avant-bras de Marceline, etc). Des conversations animées autour d’une table, on passe à Saint-Tropez,s’ouvre sur la fiction. On sent ici la marque de Rouch qui excellait dans l’art de faire se télescoper les deux. Etonnant aussi le finale qui suit en un long travelling les deux réalisateurs arpentant les salles du musée de l’Homme (le choix du lieu est rien moins qu’innocent) dans une espèce d’auto-évaluation de leur travail et de ce qu’ils ont conscience de ne pas avoir réussi.
Le documentaire de Florence Dauman (la fille d’Anatole, le producteur-distributeur de Chronique d’un été), Un été+50, dépasse le format de ce qui pourrait n’être qu’un bonus pour l’édition d’un DVD, lequel existe déjà avec ses propres suppléments (chez Arte vidéo). Classique dans sa forme, on y trouve des entretiens avec les survivants : Morin, Marceline Loridan, Régis Debray et quelques autres. Ce qu’ils disent est passionnant et éclaire ce que fut la démarche des réalisateurs, leur façon de travailler, ce qu’ils étaient à l’époque. Rien de nostalgique, mais le sentiment d’avoir participé à quelque chose d’unique. Surtout, ce retour sur Chronique d’un été s’enrichit de la découverte de scènes coupées, de rushes, qui font toucher du doigt les tâtonnements, les essais au-delà de la liberté, de l’improvisation qui transparaissent à la vision du film. Ainsi, la séquence à Saint-Tropez dont nous parlions a fait l’objet de nombreuses prises avec un travail d’acteurs.
Vus dos à dos, les deux films proposent une plongée dans la France des Trente Glorieuses avec cette étonnante sensation que ce que capte le cinéma, ce sont les pulsations de l’époque qui aujourd’hui n’ont rien perdu de leur intérêt. La jeunesse des “personnages” le dispute à la jeunesse d’un cinéma qui se découvre de nouveaux horizons. C’est un peu le côté clair de ces années par opposition au côté obscur de ce qu Octobre à Paris et Ici, on noie les Algériens dévoilent. L’espace des quinze mois qui sépare l’été 60 du 17 octobre 1961 se trouve en quelque sorte aboli cinquante ans après.
Impossible de dire aujourd’hui “Je ne sais pas”. Encore que... On ne peut pas dire que les média et encore moins le pouvoir en place fassent un gros travail de mémoire sur cette tragique nuit dans laquelle la France, une nouvelle fois, perdit son honneur. Papon encore aux manettes, les bus de la RATP réquisitionnés, le palais des Sports transformé en camp de détention, tout cela ne peut que réveiller de tristes souvenirs. Pas question ici de faire un travail d’historien, les livres existent qui permettent de comprendre. Et les deux films dont il est question ne cherchent aucunement à se placer sur ce plan. Ce sont plus des films militants, de mémoire.
Bien évidemment le plus important est celui de Jacques Panijel (disparu en 2010). Il fallait beaucoup de courage pour oser, à chaud, s’engager dans un projet que personne ne voulait porter. Panijel dut s’y coller, avec le soutien des comités Audin, du FLN et tourner pratiquement clandestinement, au moins pour certaines scènes de reconstitution. Et le film terminé, il fut immédiatement interdit, même après Charonne, les accords d’Evian, l’indépendance de l’Algérie. Cette censure ne fut levée qu’en 1973 après une grève de la faim de René Vautier qui voulait distribuer le film.
Voir ou revoir le film aujourd’hui n’enlève rien à ce qui en fait le prix, à savoir l’urgence du tournage, de faire émerger une vérité tronquée, escamotée par le pouvoir. On voit bien que Panijel a dû faire avec ce dont il disposait et qui malgré la rareté des images ne l’empêche aucunement d’avancer sa démonstration. Ce qu’il tourne dans le grand bidonville de Nanterre reste irremplaçable. Octobre à Paris est un film nocturne, non seulement parce que la répression s’abat sur les manifestants à l’heure du couvre-feu, mais parce qu’il nous plonge dans la nuit d’une démocratie sous le boisseau, d’un Etat qui abandonne toute règle, sinon celle d’un ordre macabre.
Le film de Yasmina Adi bénéficie de tous les apports des archives visuelles et d’une certaine manière comble les vides que laissait celui de Panijel. En ce sens, les deux sont complémentaires. Le titre et l’affiche du film reprennent l’inscription sur le quai de Conti, en face de l’Institut de France, repérée par Claude Angeli, l’actuel rédacteur en chef du Canard enchaîné et photographiée par Jean Texier. La réalisatrice donne une grande place aux images de la Seine qui ponctuent son travail d’assemblage de documents d’époque et d’entretiens avec des survivants, hommes et femmes avec, parmi ces dernières, des épouses qui ne parviennent toujours pas à savoir ce qui est advenu à leur mari. Le ton d' Ici, on noie les Algériens est plutôt celui d’une élégie, en cela il se distingue de celui de Panijel. Si les deux sont à voir, Octobre à Paris reste incontournable.
Bernard Nave