Pourquoi avez-vous décidé de vous attaquer aux frères Strougatski ?

Dans Il est difficile d’être un dieu, le passé et le présent existent ensemble, pas parallèlement, et même pas l’un dans l’autre mais simultanément. J’avais déjà essayé deux fois d’adapter le livre des Strougatski mais sans succès. La première fois en 1968, mais les troupes soviétiques sont entrées en Tchécoslovaquie et on me l’a interdit, on avait trouvé une association avec l’Ordre Noir qui s’était emparé du pays des Strougatski.

Et à l’époque de la perestroïka, nous avons nous-mêmes abandonné en comprenant soudain que ce n’était pas d’actualité. Au tout début de l’ère gorbatchévienne, ce n’était pas difficile d’être un dieu, en tout cas c’est ce qui nous semblait. Hier, tu dirigeais un labo et aujourd’hui tu es dieu ! On avait alors l’impression qu’on allait incessamment sous peu construire le paradis sur terre. Maintenant le temps est de nouveau revenu.

C’est un pressentiment ?

Un artiste ne peut pas ne pas pressentir. Ce n’est pas seulement moi, je peux vous assurer que Poutine aussi le sent. On ne peut pas ne pas le sentir aujourd’hui. La fascisation, c’est une chose facile à comprendre. En Russie, des gens crient « Heil ! » alors que les Allemands considéraient les Slaves comme une race inférieure, une nation d’esclaves qui n’ont pas le droit de se multiplier, sans parler d’apprendre à lire ! D’ailleurs, de nouveau je m’oblige à ne pas m’étonner. La situation dans le pays et dans le monde est très dangereuse et c’est pourquoi, à notre avis, ce film est nécessaire.

Dans vos films, vous reproduisez avec une grande exactitude le décor d’une époque donnée. Pour Khroustaliov, ma voiture !, vous aviez longuement cherché une Packard stalinienne. A quelles difficultés êtes-vous confronté actuellement ?

Actuellement, j’ai un problème avec les chevaux, par exemple. On n’arrête pas de m’envoyer des pur-sang des écuries des « Nouveaux Russes », et moi j’ai besoin de moches pareils aux rosses du moyen âge. Les chevaux du moyen âge (si on regarde la peinture de l’époque) ont des dos creux. La dernière fois, on m’a trompé en Tchéquie. On m’a amené des bêtes pansues, rien à voir avec des coursiers. Puis on a découvert que c’étaient simplement des juments pleines. Le chevalier des XIII-XIV siècles dans son armure pesait très lourd. Il ne pouvait grimper tout seul sur son coursier. On l’accrochait à une corde qu’on passait à une branche, on le levait et on conduisait le cheval dessous. A votre avis, à quoi ressemblait ce cheval pour galoper sous lui et encore participer à la bataille ?

Sûrement, un cheval à part.

Voilà, ce sont des chevaux comme ça que je cherche.

Et est-ce qu’il y aura l’hélicoptère dans lequel les Terriens sont déplacés ?

Non.

Par manque d’argent ?

Le problème n’est pas là. Dans le bouquin, tout est drôle parce que c’est un livre pour enfants. Dans le roman, les Strougatski ont imaginé la Terre comme un endroit remarquable. Peut-être que la Terre est un lieu remarquable en comparaison avec l’autre planète où se trouve Rumata mais elle n’est certainement pas un lieu remarquable en général. Dans un lieu remarquable, il n’y a pas de tribus égorgées et d’horribles bombardements.

On dit que travailler avec Guerman c’est comme partir au bagne...

Ce n’est qu’en partie vrai car le noyau dur de mon équipe travaille avec moi depuis de nombreuses années. Je me fâche, je fais la paix, ils reviennent. Ainsi l’opérateur Vladimir Iline travaille avec moi depuis 12 ans et l’ingénieur du son Kolia Astakhov 20 ans environ. Mon assistant Félix Eskine est avec moi depuis 1969. Beaucoup ont la même attitude : rien à foutre de lui, tournons comme ça. Moi, je m’efforce de faire comme il faut. Celui qui est exigeant envers lui-même et son travail est avec moi.

Vous tournez Il est difficile d’être un dieu en noir et blanc avec la même pellicule Kodak ?

Oui. Je pense qu’on n’a pas exploré toutes ses possibilités. Le commerce rend toujours tout obsolète. Ainsi, il y avait le cinéma muet mais on a inventé le son et tout le monde s’est aussitôt mis au parlant. Le son, c’est une bonne chose mais les potentialités du cinéma muet n’avaient absolument pas été exploitées. C’est seulement aujourd’hui qu’on revient à la compréhension du cinéma muet.

La même chose avec le noir et le blanc. Je suis l’un des premiers à y être revenu. Puis deux ans plus tard, Spielberg s’en est aussi entiché. Le cinéma en noir et blanc rend possible des nuances qu’aucun Kodak ne peut rêver. Si on regarde une bonne copie de Khroustaliov, ma voiture !, il y a là des nappes blanches lumineuses : depuis mon enfance je me souviens de ces nappes amidonnées, on ne peut absolument pas les faire en couleurs.

En plus, dans le cinéma en couleurs, les visages sont roses et il me semble qu’il est impossible d’obtenir un bon portrait. Une grosse boîte américaine m’a proposé de faire un film sur le siège de Léningrad. Tout baignait mais justement un désaccord a surgi à cause de la couleur. Le siège en couleur pour moi, habitant de Léningrad, cela aurait été une trahison. J’ai simplement imaginé le visage de Granine, de Konetski / des écrivains / et des voisins de mon immeuble...

Extraits tirés de MK Boulevard/ Supplément hebdomadaire du journal Moskovski Komsomoletz n°30 (268) 22-28 juillet 1001, pp.8-12