Comment se sent-on quand on présente son film au Festival de Cannes ?

C’est la panique, mais depuis que Dieu est mort au XIXème siècle, nous avons le cinéma et pourquoi ne pas aller à Notre-Dame du Cinéma, qui est le Palais des Festivals à Cannes ? C’est à la fois énorme et intimidant, mais aussi tendre et intime.

Comment a commencé l’aventure de Nebraska ?

Le scénario m’a été envoyé, un cadeau du Ciel, il y a 9 ans, alors que je tournais Sideways. Les producteurs qui avaient produit L’Arriviste m’ont donné le scénario et je me suis dit que ça ferait un petit film amusant.

Qu’avez-vous aimé en lisant le scénario pour la première fois et qu’aimez-vous encore 9 ans après, une fois le film tourné ?

L’atmosphère du Midwest du scénario me faisait penser aux premiers films de Jim Jarmusch. Il y avait un sentiment d’austérité. Dans le scénario, il n’y a pratiquement que des dialogues sans aucune description, c’est très austère. Le premier scénario que j’ai lu avait 84 pages et je me suis dit que ça pourrait être drôle.

La relation père-fils était-elle au coeur de l’histoire ?

Je n’ai pas voulu mettre en avant la relation père-fils. Il y a aussi la mère, les cousins, les amis proches. Le plus difficile a été de trouver des acteurs pouvant vraisemblablement appartenir à une même famille.

Avez-vous dès le début envisagé d’engager Bruce Dern pour jouer Woody ?

En fait, Henry Fonda et Walter Brennan n’étaient pas disponibles. Percy Kilbride (vous vous souvenez de lui ?), non plus. Nebraska me fait immanquablement penser à la série de films comiques Ma and Pa Kettle (ou les mésaventures absurdes du clan Kettle, une grande et harmonieuse famille de campagnards).

Plus sérieusement, dès la première lecture du scénario, j’ai aussitôt pensé à Bruce. J’avais travaillé avec Laura (sa fille) pour mon premier long-métrage Citizen Ruth, en 1996. J’ai toujours pensé à Bruce Dern et cette idée ne m’a pas quitté en 9 ans. J’ai également pensé à une trentaine d’acteurs du même âge pour être sûr que je ne me trompais pas en choisissant Bruce. Evidemment, pendant tout ce temps, Laura m’appelait en me disant : "Prends mon père ! Prends mon père !" mais cela ne m’a pas du tout influencé. Du moins, je ne crois pas.

Vous aviez déjà travaillé avec June Squibb pour Monsieur Schmidt. Avez-vous tout de suite pensé à elle en lisant le scénario ?

En fait, Géraldine Page n’était pas disponible. Je choisis toujours des acteurs décédés... J’ai écrit le scénario de Monsieur Schmidt pour William Holden.

Vous n’avez pas écrit le scénario de Nebraska. Mais quand vous écrivez, avez-vous des acteurs en tête ?

Quand j’écris une pièce ou un roman, ce sont des personnages littéraires. Mais il m’arrive parfois d’imaginer une actrice ou un acteur en particulier afin de savoir ce qu’il ou elle dirait ensuite. C’est parfaitement normal de dire à un acteur "OK, fais comme Victor Mature le ferait." Tout ce qui peut faire avancer le projet est bon à prendre.

Quelle étape du processus préférez-vous ? L’écriture, le tournage ou le montage ?

J’aime toutes les étapes, mais le montage est la Terre Promise. C’est l’état naturel de l’homme et c’est là qu’on peut retrouver une once de normalité et de vie. On peut avoir des horaires de fonctionnaire et assembler un film en ce procédé unique au cinéma, qui est le montage. J’ai une excellente relation avec mon monteur, Kevin Tent, avec qui je collabore depuis le début. J’ai également une excellente relation avec mon directeur de casting, John Jackson. Notre collaboration est parfaite et nous travaillons d’une façon très particulière. Une des étapes que j’aime particulièrement, c’est la recherche des lieux de tournage : être dehors, dans la nature.

C’est vous qui le faites ? Vous n’avez pas de régisseur en charge des repérages ?

Si, mais je suis tout le temps là. J’ai des assistants qui partent en repérages et quand ils ont trouvé l’endroit idéal, j’y cours aussitôt. J’aime aussi partir au débotté et frapper aux portes. Rien n’a vraiment changé pour moi, depuis mes études de cinéma. Je dois voir le matériau brut, c’est tellement personnel. L’histoire se situe dans le Nebraska, d’où je suis originaire. On aurait pu tourner dans d’autres endroits, mais tourner dans un Etat que je connais très bien me permettait d’apporter davantage de détails. Je suis originaire d’Omaha, qui est une ville beaucoup plus grande et active que celle des Grant. Filmer des endroits plus rustiques m’a semblé presque exotique.

Le casting est-il la pièce essentielle du puzzle ?

Pour le genre de cinéma narratif que j’affectionne, il y a le scénario et le casting. Tout est fondamental à la réalisation d’un film : le cadrage, les décors, le montage, la musique, mais si on a raté le casting et si on est passé à côté du scénario, on aura de sérieux problèmes dans la salle de montage. Si on s’est trompé en choisissant les acteurs, il faut tricher en coupant certaines scènes ou en usant de différents petits trucs pour arranger les scènes un peu ratées et c’est vraiment pénible. Je viens d’enseigner la réalisation à un niveau avancé, à UCLA (l’université où j’ai étudié). C’était très enrichissant.

Certains élèves montaient leur film de fin d’études, d’autres travaillaient sur leur scénario, et je me suis servi des problèmes rencontrés au moment de l’écriture pour empêcher les scènes à corriger au moment du montage. J’ai également conseillé aux élèves de ne pas commencer le tournage avant d’avoir trouvé le casting idéal. Trop de gens, qu’ils soient professionnels ou amateurs, se jettent dans la production avant que tout soit prêt.

Vous subissez des pressions pour choisir le casting ?

Oui. On me dit : "On veut une vieille star de 76 ans bankable." A part ça, ils m’ont laissé me débrouiller. Si j’avais dû embaucher une star comme Brad Pitt, j’aurais récolté plus de fonds, le budget n’aurait pas été aussi réduit et le noir et blanc n’aurait pas été un sujet de discussion.

Ça a été un sujet de discussion ?

Ah ça, oui. J’ai surtout entendu dire : "Non, pas question, on ne le fera pas !". Puis, "Je ne vois pas comment on pourrait tourner en couleurs..."

C’était un point non négociable pour vous ?

Pour moi, il fallait faire le film en noir et blanc. C’était fondamental, autant que de trouver le bon casting. J’ai pensé au rendu du film avant tout. J’admire des réalisateurs comme Peter Bogdanovich, Spielberg, Scorsese, et Woody Allen qui ont tous fait des films en noir et blanc qui sont de pures merveilles. Je ne suis pas le premier réalisateur qui trouve l’inspiration dans le noir et blanc. Enfant, quand vous regardiez des films, ils étaient pour la plupart en noir et blanc... On n’avait qu’une télé en noir et blanc. D’ailleurs, je continue à regarder de vieux films, et peu sont en couleurs.

Qu’est-ce qui vous pousse à réaliser des films ?

J’aime réaliser des films, parce que j’aime les faire et j’aime qu’ils soient des tapis volants qui embarquent les gens avec eux.