Comment étions-nous ? Nous étions ridicules.

Telle la rouille, le comique va se nicher dans les charnières de l’histoire, pour les ronger. Il naît en effet de changements radi­caux dans l'échelle des valeurs, et a pour effet d'irréaliser et de désacraliser ce qui hier était réel et donc sacré. Le comique respecte le réel ; il attaque au contraire l'irréel et il le ronge comme fait la rouille, jusqu'à n’en plus rien laisser.

Mais quand il s’agit d’art, le comique se manifeste après coup, comme il est juste du reste : les muses n'étaient-elles pas filles de la mémoire ?... Les trois chefs-d'oeuvre comiques qui marquent le passage de l’aliénation du Moyen-Age au réalisme bourgeois, Don Quichotte, Le Roland Furieux et Gargantua surviennent précisé­ment, alors que ce passage a déjà eu lieu depuis un bout de temps. Quand on vit le passage du réel à l’irréel, il y a de grandes chances qu’on ne le vive pas comme quelque chose de comique, mais comme quel­que chose de pénible.

Ce solennel préambule voudrait être une réflexion en marge de l’ar­ticle que nous consacrons aujourd’hui au film Je suis un autarcique de Nanni Moretti. Le film était projeté au Filstudio; et comme nous sommes arrivés parmi les premiers, nous avons eu le loisir d’obser­ver un par un les spectateurs à mesure qu’ils entraient. Qui étaient ces spectateurs ? Tous des jeunes, petite et moyenne bourgeoisie étudiante, intellectuelle et paraintellectuelle romaine: le public habituel de la salle. Du reste ils arboraient aux quatre vents leur origine sociale et culturelle, habillés comme ils l’étaient, tous sans exception, dans le style lancé au cours des années soixante par la mode beatnik et hippy. Ce style, aujourd’hui, tout le monde l’a; mais on a envie d’ajouter : tout le monde, sauf ceux qui ne l’ont pas.

Ce que je veux dire par là ? Je veux dire qu’au cours des années soixante il s’est produit une révolution qui, même si elle a eu un point de départ politique, a surtout fait sentir ses effets en fin de compte dans les moeurs, c’est-à-dire dans le langage, dans le comportement et dans l’habillement. Cette révolution a été perçue surtout par les nouvelles générations, et pour ce qui est des géné­rations plus anciennes, elle n'a rencontré d'échos qu’auprès de ceux qui, dans ces années-là, mettaient leurs espoirs dans un renouvelle­ment de la société italienne.

Mais espérer un renouvellement, c’est une chose ! être ce renouvellement, c’est autre chose. La première situation est consciente ! la seconde, assez souvent, est inconscien­te. Les jeunes d’après 68, jusqu’à quel point sont-ils conscients de constituer ce qu’il y a de neuf dans la société italienne ? La répon­se nous est justement venue du public du Filmstudio, pendant la pro­jection du film de Moretti, public constitué tout entier de jeunes, précisément.

Le film raconte les aventures et les mésaventures personnelles et publiques d’un groupe de théâtreux, engagés dans la mise en scène d’un spectacle ”off” destiné à une de ces innombrables caves romaines. Comme de juste, les idées théâtrales du groupe oscillent entre Artaud, le Living Theater, le happening, le théâtre gestuel et ainsi de suite. Ces idées trouvent leur expression dans un certain langage, une cer­taine façon de s’habiller, de se comporter, que partageaient ce soir-là, ainsi que nous avons pu nous en rendre compte tout de suite, les acteurs sur l’écran et les spectateurs dans la salle. Nous avions ainsi, d’une certaine manière, trois spectacles en un seul : le spec­tacle théâtral qui constituait le sujet du film, le film, et l’accueil que le public faisait au film.

Pourquoi est-ce que je parle de trois spectacles en un ? Parce que Nanni Moretti ne prend pas au sérieux la pièce de théâtre qui est le sujet de son film, mais il s’en sert pour faire la caricature d’une certaine mentalité ; de son côté le public se reconnaît à travers les personnages du film et de toute évidence en apprécie la caricature. Autant dire que les spectateurs s’amusaient au spectacle de la caricature qui était faite d’eux-mêmes : c’est-à-dire de la contre-culture dont ils sont partie intégrante.

Que peut-on donc déduire de cette participation à un comique qui renvoie dans une mesure égale aux acteurs et aux spectateurs ? On peut en déduire, pensons-nous, que le comique indiquait autre­fois le passage d’un âge historique à un autre. Tandis que désormais, tout va plus vite, et ce qui était réel et donc sacré il y a seule­ment quelques années, n’est déjà plus aujourd’hui ni réel ni, par conséquent sacré. En effet, la satire de Moretti et la participation cordiale du public jeune, participation presque privée (comme entre amis, entre complices, de fait ils riaient même quand il n'y avait pas de quoi rire) le confirment.

Je suis un autarcique est un bon film comique parce que c'est un film qui révèle la conscience critique du metteur en scène face à la société des jeunes telle qu’elle s'est manifestée dans les années soixante. Du reste le titre est indicatif. Selon le titre, la révolution de 68 serait au moins en partie autarcique : ce qui revient à dire que, sous elle, elle laisse affleurer les éternels problèmes de la petite bourgeoisie méditerranéenne. Parmi les acteurs, tous parfaitement à l’aise, il faut signaler surtout Fabio Traversi dans le role du metteur en scène et Moretti lui-même dans celui du protagoniste.

 

Alberto Moravia pour L’Espresso du 9 janvier 1977