Pourquoi vous mettez-vous constamment en danger ?
J'aime bien tenter, même une minute, quelque chose que le cinéma n'ait jamais essayé, imaginer ce "truc" inexplicable qui stimule l'énergie et que je range dans des boîtes à idées. Pour On connaît la chanson, j'ai cherché dans mes classeurs - j'en ai une vingtaine - pleins d'articles, de comptes rendus de mes rencontres et de mes lectures jetés sur des bouts de papier quadrillé choisi après mille hésitations. Car je suis un maniaque, au sens anglais, de la papeterie. Une passion qui m'a rapproché de Boris Vian, mort, hélas! avant que nous ne réalisions notre projet commun, Les Aventures d'Harry Dickson.
Vous considérez-vous comme un surréaliste ?
Mon cinéma échappe à ses auteurs. Ses personnages finissent toujours par prononcer des phrases qui leur déplaisent. J'adore secouer les histoires depuis que j'ai découvert le surréalisme avec Breton, Buñuel, Cocteau. Le principe d'On connaît la chanson relève, pour les personnages, de l'association d'idées, de l'inconscient ou du semi-conscient. Avec les scénaristes, nous nous sommes interdit de choisir une chanson pour nous faire plaisir.
Justement, comment avez-vous travaillé avec ceux que vous appelez "les Jabac" [Jaoui-Bacri] ?
Je leur ai donné pour appât un mot clef: "apparences", ce thème qui traverse chacun de leurs scénarios. Et nous sommes partis à la pêche aux idées plusieurs après-midi de suite. Je ne travaille pas seul - cela fait trop mal. Et puis la notion d'auteur n'arrive pas à me préoccuper. En revanche, cette image d'un scénariste à deux têtes me plaît. Je ne vois pas l'un sans l'autre, et je ne demande jamais qui écrit quoi. On connaît la chanson dresse le catalogue de tous les maux de cette fin de siècle : chômage, dépression, arnaque, etc. Oui, tous les personnages sont très malades. Dès que les Jabac écrivent, ils tombent sur des paumés, mal dans leur peau et dans leur pardessus. Le cinéma peut être prétexte à raconter l'époque ; moi, je tourne surtout pour retrouver des gens que j'aime bien - et, bien sûr, pour gagner ma vie. Philippe de Broca assure qu'un metteur en scène est fainéant. Il n'a pas tort. Que fait-on sur un plateau, sinon ajuster la mosaïque ?
D'où vient cette envie de chansons ?
De l'humoriste anglais Dennis Potter, qui se servait de refrains connus pour nourrir l'imaginaire de ses personnages. J'ai montré aux Jabac des extraits de ses films. Ils ont paniqué pendant trois jours : "Si Resnais veut ça, c'est foutu !" Puis ils sont parvenus à répertorier toutes ces rengaines qui nous passent par la tête, même si on n'en connaît que des bouts - je l'ai encore constaté ce matin en fredonnant La Marseillaise. Cela dit, je ne suis pas du tout un expert, bien que j'aille au music-hall depuis l'âge de 6 ans. Je n'ai jamais manqué un récital de Montand. Et ceux de Brel que j'ai ratés me donnent encore des remords.
Les chansons constituent-elles la mémoire historique de la France ?
Sa mémoire affective, en tout cas. Prenez Avoir un bon copain : en 1930, cette chanson du Chemin du paradis [Wilhelm Thiele] était un tel tube que les Klaxon en reproduisaient les cinq premières notes. Quant au film, il m'a fait franchir le mur qui sépare le catholicisme de l'athéisme. A Vannes, il y avait deux salles: j'ai glissé de La Garenne - tenu par un prêtre réfractaire - au cinéma parlant, au Pasteur, dont le propriétaire n'allait pas à la messe.
Comment avez-vous choisi les chansons ?
Je répétais: "Il faut que ce soit un cake et qu'il y ait trop de fruits confits." Quitte à les enlever, au montage, ce que nous avons parfois fait: nous possédions deux versions d'une même scène (avec ou sans chanson). Nous avons aussi éliminé des refrains trop démonstratifs, dont un de Brel, qui entraînait le personnage au fond du désespoir.
Vous réussissez aussi des moments de comédie pure, notamment lorsque Sabine Azéma entonne Résiste [France Gall]...
Je ne m'attendais pas à ce qu'elle en fasse quelque chose de si percutant. Il faut du cran pour jouer de cette façon-là! Je n'ai jamais caché mon admiration pour Sabine Azéma, ni pour les autres acteurs, d'ailleurs. Les acteurs m'hypnotisent. Je n'en reviens pas de voir leur visage et leurs gestes se transformer au simple mot d' "Action!". La justesse et la beauté d'un comédien ne suffisent pas à leur insuffler de l'attrait. J'ai été formé au goût d'avant guerre. Dullin, Pitoëff, Jouvet, Guitry ne jouaient pas "naturel".
Regardez-vous souvent derrière vous ?
J'essaie de ne pas me retourner sur ce parcours accompli cahin-caha, pavé - selon la critique - de films difficiles, intellectuels, ésotériques. Je juge même anormal, si la normalité existe, d'avoir toujours trouvé des producteurs. Pourtant, des images émergent : Duras, si gaie, si exagérée [il sourit], si musicale dans sa diction ; Jean Gruault, avec lequel j'ai collaboré trois fois ; Chris Marker, qui a coréalisé avec moi Les statues meurent aussi. L'un des plus grands regrets de ma vie reste de n'avoir pas recommencé. Mais je déteste le passé, la nostalgie. Je ne sais pas ce que je fuis...