Note de 1962

Cleo de 5 à 7, c’est un portrait de femme inscrit dans un documentaire sur Paris, mais c’est aussi un documentaire sur une femme et l’esquisse d’un portrait de Paris. (...)

De la superstition à la peur, de la rue de Rivoli au café du Dôme, de la coquetterie à l’angoisse, de Vavin à la gare du Maine, de l’apparence à la nudité, du Parc Montsouris à la Salpêtrière, Cléo découvre, un peu avant de mourir, la couleur étrange du premier jour de l’été, où la vie devient possible.

 

Note de 2012

Partout où je vais, même loin dans le monde, on me parie de Cléo et les compliments pleuvent. Ces fleurs et couronnes.sur mon travail auraient pu m'assommer ou me rendre prétentieuse. Non. Si de belles lettres et de très beaux textes ont été écrits, c'est que le film, incarné par des acteurs remarquables, et son sujet suscitent des émotions et de' la réflexion.

Mon projet a été bien compris : mesurer le temps, celui des pendules, minute après minute, à l'aune du souci de Cléo, au rythme inégal et subjectif de ses sensations.

J'avais en tête le son d'un métronome en mouvement continu et le son d'un solo de violon, émouvant. Je souhaitais que ce soit le violon qu'on entende.Cléo représente bien l’association insupportable de la beauté et de la mort. J'ai eu la chance que la magnifique Corinne Marchand, par sa grâce et sa sensibilité, puisse à ce point être Cléo. Et qu'Antoine Bourseiller interprète avec finesse un soldat giraiducien.

La guerre d'Algérie était réelle et les jeunes gens forcés de la faire étaient désarçonnés. Je voulais ce soldat, avec Cléo, hors du temps, hors de la peur, au moins dans le moment très court de leur rencontre.Avant d'arriver à ce final apaisant, il fallait passer le temps des 90 minutes avec peu d’actions, surtout des sensations furtives et discontinues.

J’avais peur d'ennuyer, aussi avais-je interrompu la balade soucieuse de Cléo par une distraction, un petit film burlesque (avec Jean-Luc Godard et Anna Karina notamment) avant de replonger Cléo dans la superstition des miroirs cassés.

Maman était superstitieuse, ce clin d'oeil dans mon film l'a faite rire.

D'autres m'écrivent qu'ils ont pleuré, et je réalise que cela me fait plaisir.

Je sais maintenant que Cléo existe comme personnage de film qui habite les mémoires.

 

Agnès Varda