Dans votre documentaire, on parle beaucoup. On décortique les mots. On s’attarde sur eux.

Agnès Varda : Quand je vois les choses, j’ai besoin d’y mettre des mots. Je vois avec des images et je pense avec des mots.

Et vous tournez comment ?

Avec le hasard. J’en ai besoin. Il m’aide à chaque instant.

Le résultat est très méthodique.

Mais je suis rigoureuse ! Seulement, il me faut du temps. J’ai commencé le film en septembre 1999 et je l’ai fini en avril 2000. Le temps d’une superproduction ! A Noël, j'étais un peu découragée. J’ai parlé du film autour de moi. Les copains de copains finissent toujours par me mettre sur des pistes auxquelles je n’aurais pas pensé. En attendant, je rôde beaucoup. Je ne sais pas ce que je peux trouver. Rien nest concerté. Je pars, seule. Je suis en état de réceptivité. Donc, je fais des rencontres. Après, je reviens... avec une caméra. On est à deux, trois ou quatre et on tourne. Puis je monte - c'est là que je mets de l’ordre -, le commentaire se profile... et, parfois, il appelle un autre tournage ! Mon film se fait... en se faisant.

Ça veut dire...

Que j'ai une méthode de travail extrêmement fluide. Parce que j’ai une tête qui pense lentement. Qui rêve... Je voulais faire un film honnête. Les personnes que je filme, j’ai mis longtemps à les approcher. On ne peut pas voir qelqu’un qui ramasse des fruits par terre et les mange et aller vers lui pour lui demander brutalement : « Pourquoi faites-vous ça ? ».

Comment est venue l'idée de faire un film sur les glaneurs ?

C'est souvent une émotion qui me pousse à faire un film. Là, j’ai vu des gens qui « font le marché après le marché ». Les vieilles qui se baissent pour ramasser les fruits et légumes qu'on va jeter. Ça m’a choqué. Ça m' « émotionne », comme on dit « commotionne ». Là-dessus, j'ai vu un agriculteur à la télé, qui expliquait avec fierté que les machines étaient tellement bien réglées qu’on ne perdait pas un grain de blé. J'ai pensé : « Qu'est-ce quil reste, alors, pour les glaneuses, celles du tableau de Millet et celles que je connais ? »

Il y a plein de réponses différentes, dans votre film...

Parce que ma route a croisé des gens qui illustrent ce simple geste de glaner et qui éclairent puis « illuminent »... Mais ça, ça ne se décide pas. On ne tape pas sur les gens pour qu'ils illuminent.

On fait comment ?

On attend. On attend que ça soit magique. C’est magique, dans la lenteur. Ça ne se fabrique pas. Ce que l’on construit vient ensuite : c’est l’enchaînement des séquences, au montage.

Pourquoi tourner avec une caméra numrique ?

D’abord, vous imaginez bien que les producteurs qui m’ont vu arriver avec une pomme de terre en forme de cœur et en leur disant que je voulais faire un film sur les glaneurs n’ont pas été particulièrement enthousiastes. Les quelques aides que j’ai trouvées ont été déterminantes mais modestes. La petite caméra numérique, cest donc économique. C’est aussi une souplesse dans la façon de travailler, qui me convient particulièrement bien. Vous savez, lorsqu’une télé vient m’interviewer, pour diffuser ensuite trois minutes, ils sont huit avec toute une armada de lumières... Moi, je tourne un film entier avec au maximum cinq techniciens !

Et vous, glaneuse d’images, pourquoi entrez-vous dans votre tableau ?

Ce n’est pas par narcissisme, mais bon, je faisais un film sur tous ces gens... et je me disais : « Moi, je ne glane pas, mais j'existe quand même. » Et puis, cette petite caméra que l’on tient si facilement, qui est « à portée de la main », se prête à l’auto-filmage. On filme l’autre main, libre, qui cueille un fruit, vide un sac... C’est un jeu. Mais, de moi, je ne montre que ce que tout le monde peut voir : un visage, des yeux, des cheveux... Il y a, bien sûr, en filmant les détails, les traces de mon propre vieillissement, mais sans impudeur, j'espère. Si je parle un peu de moi, je veux le faire comme une cinéaste. En images. Pas en parlant soins de beauté. Je rentre dans ce quon appelle le troisième âge : j’essaie d’avoir un peu d’humour et de recul là-dessus. Et puis, dans chacun de mes films, j'aime bien laisser traîner quelques petites choses de moi.

 

Propos recueillis par Philippe Piazzo, Aden/Le Monde, 05/07/2000