Quel est le point de départ du scénario de Pièces détachées ?

Il est né d’un désir très fort de faire un long métrage avec deux gamins qui feraient les 400 coups ensemble et qui déambuleraient dans la ville de Mexico, dans le milieu des pièces détachées. Je voulais parler de loyauté et de trahison : loyauté et amitié entre les deux gamins et trahison de l’oncle.

Pourquoi avoir situé l’histoire dans ce milieu ?

Il m’a toujours fasciné et intéressé visuellement. Je l’ai découvert quand j’avais quinze ans. Dans la ville de Mexico, tout le monde a déjà subi au moins une fois le vol d’une des pièces de sa voiture, donc tout le monde sait où se procurer des pièces volées. En fait, cela fait un peu partie du langage commun, c’est le B.A. BA d’un Chilango (habitant de la ville de Mexico).

Mon père avait une voiture et on lui a volé huit ou dix fois la même pièce : les phares et la calandre ! À la fin, il en a eu marre d’acheter les mêmes pièces neuves qui étaient d’un prix absurde et il m’a demandé de l’accompagner dans le quartier de la Doctores ou la Buenos Aires, le quartier connu de tout le monde.

En entrant dans ce quartier, je me suis dit : “ Waouh ! C’est incroyable ”. C’est un monde complètement urbain ou suburbain, il y a des gens qui passent partout en vélo, qui trimballent des pièces d’un endroit à un autre et dès qu’ils voient qu’il y a une pièce qui te manque, ils te harcèlent, ils te disent : “ Moi je l’ai, je l’ai, tu la veux, je te la donne à un bon prix ! ”. C’était quelque chose de complètement nouveau pour moi et je ne l’ai jamais oublié. Et puis, il n’y avait jamais eu de film tourné sur cet univers alors que c’est un milieu qui est très présent dans la ville de Mexico.

Comment avez-vous effectué la recherche des deux comédiens ?

On a commencé très tôt, dès la première version du scénario parce qu’on savait que cela allait être déterminant pour le financement. Pour moi, c’était clair : je voulais des acteurs non professionnels ou alors s’ils étaient professionnels, je voulais des acteurs peu connus, qu’ils aient un certain anonymat… Et c’est ce qui s’est passé. Eduardo Granados (Iván) n’est pas du tout un acteur professionnel, c’est sa première expérience et Alan Chávez (Efraín) avait déjà participé à des téléfilms, il avait fait Voces Inocentes de Luis Mendoki et un téléfilm de Gerardo Tort qui s’appelle El Cielo, mais c’est tout.

On a fait du casting un peu sauvage, nous on appelle ça du “ casting guerrillero ”. J’ai dû voir environ 600 gamins ! Et on a eu la chance de trouver Eduardo : il venait de se faire virer de son collège. C’est son proviseur qui nous a conseillé de le voir parce que c’était un gamin très agité. J’aimais bien son regard. Il a tout de suite compris que le film était une opportunité en or, il a voulu le rôle dès le départ et il a su l’obtenir.

On a fait des essais, je ne lui ai pas donné le scénario mais on a fait des exercices devant la caméra. Je ne cherchais pas forcément des acteurs qui interprètent. Je me guide surtout sur les présences, les visages. Le jour J, on avait six gamins finalistes et on les a mis par couples. En voyant Alan et Eduardo, je me suis dit : “ C’est bon, c’est eux. ”, c’était un flash. Ils se sont très bien entendu dès le départ.

Et comment s’est déroulée la direction d’acteurs ?

Cela a été très simple. Je leur disais ce qu’il ne fallait pas faire et eux savaient quoi faire. Je ne voulais pas faire une approche psychologique des personnages mais plutôt les montrer en action, en mouvement pour transmettre cette vitalité, cette énergie.  Pour moi, ce qui définissait le personnage d'Iván, c’est qu’il ne devait jamais baisser le regard. Je disais à Eduardo : “ Je veux que tu ne regardes jamais vers le sol quelle que soit la situation, devant ton patron, ton oncle. Iván est quelqu’un qui regarde droit devant lui ” et ça, il l’a très bien compris. Je leur donnais des indications de diction, de déplacement mais cela se faisait pendant le tournage, en caliente (à chaud) !

Est-ce qu’il y avait un langage spécifique sur lequel les enfants ont dû travailler ?

Les dialogues étaient tous écrits mais je leur ai dit aussi de s’approprier le texte, d’introduire des mots qu’ils utilisent, de mettre un peu de leur sauce, quoi ! Donc ils ont pu s’approprier les personnages, les situations, etc. On a aussi beaucoup improvisé.

Par exemple, la scène où ils mangent la pizza, la situation était décrite mais je leur ai dit : “ Voilà, c’est votre scène, allez-y, improvisez ! ” Et pour moi, c’est une des plus belles scènes du film. J’aime beaucoup la spontanéité au cinéma mais ce n’est pas une improvisation “ brouillon ”. C’est un peu comme le jazz. On a une échelle de rythmes et on sait où prendre une certaine liberté. Là, c’était pareil, je leur avais déjà un peu tracé le chemin, et je leur ai dit : “ Voilà, dans cette direction-là, faites ce que vous voulez ”. Cela leur a permis d’être à l’aise, libres.

Il faut dire aussi qu’Eduardo et Alan sont très proches des personnages. Cela ne veut pas dire que ce sont des voleurs, ils sont quand même encadrés, ils ont une famille, surtout Eduardo curieusement mais ce sont des niños de barrio (des gosses de quartier) quand même.

Dans quels quartiers avez-vous tourné ?

Il y a plusieurs endroits dans la ville de Mexico qui sont des quartiers entiers dédiés uniquement à la vente et revente de pièces détachées de voitures. Il y a la Buenos Aires et la Doctores, la Ronda où on a filmé et un endroit un peu plus trash, plus punk, Ixtapalapa. Là, c’est très loin du centre et c’était impossible d’y filmer parce qu’on aurait été confronté à des questions de drogue, de crime organisé à très haut niveau — ou alors il aurait fallu avoir un parrain très fort.

Moi, je n’avais pas envie de jouer ce jeu-là. Je n’avais pas envie de faire un film de gangsters. Je voulais que cela reste un film intime, juste une histoire de deux gamins dans le milieu des pièces détachées à un niveau très artisanal. Ce n’est pas un film qui décrit parfaitement le milieu des pièces détachées. Donc on a tourné un peu partout, surtout dans La Ronda, au nord de la ville de Mexico, pas très loin de Tlatelolco. C’est un quartier qui est complètement consacré à ça, il n’y a que des boutiques de pièces détachées. C’est un quartier incroyable. Visuellement, je trouve que ce sont des pièces de musée. Surtout dans le magasin de l’ami de Jaime, ce grand magasin où tout est exposé, les enjoliveurs, les phares, etc. mais j’ai quand même fait attention à ne pas tomber dans le côté décoratif. La question des pièces détachées est la toile de fond et ce qui est au premier plan, c’est le drame que vivent les personnages.

Vous êtes-vous renseigné auprès de personnes du milieu pour décrire l’ambiance ?

Oui, j’avais vraiment besoin d’éléments très concrets qui m’inspirent. Les lieux, les espaces ont été très importants mais j’ai aussi voulu rencontrer quelqu’un qui connaissait le milieu. J’ai été mis en contact avec une personne qui volait des pièces détachées de voitures quand il était adolescent mais qui est rangé maintenant.

On s’est vu 2 ou 3 fois et il m’a raconté des anecdotes très drôles, comment il volait des voitures assez facilement, surtout des Coccinelles (c’est la voiture de Mexico). Il avait 25 ans quand je l’ai rencontré et il s’était arrêté de voler à 18 ans. Il était donc à la retraite et ne savait pas comment font les voleurs professionnels aujourd’hui. Les alarmes, les modes sécuritaires ont tellement évolué qu’on ne vole plus comme avant ! Maintenant, il s’agit davantage de crimen con violencia (crime avec violence) avec le pistolet. Et c’est vrai, pratiquement 80 ou 90% des vols de voitures ou de pièces détachées se font avec un pistolet. Pour moi, cela avait moins de charme… si on veut être un peu ironique ! Je ne voulais pas décrire cela.

Le film parle aussi beaucoup de la ville de Mexico…

Je voulais la filmer comme elle est réellement, pas comme cette ville mythique, noire et sombre que l’on peut voir dans certains films. C’est un Mexico qui peut exister mais en même temps je voulais montrer les autres visages de la ville car je trouve qu’elle peut aussi être une ville magnifique ! C’est ce que je voulais montrer quand ils sont sur leur moto. Je voulais ça : on sort dans les rues et c’est une ville agréable… C’est vrai qu’il y a un peu de violence mais comme partout…

… et de voitures

Oui, la prééminence de la voiture dans la vie quotidienne à Mexico est aussi un des sujets du film.

C’est une ville tellement grande qu’on est obligé d’avoir une voiture — évidemment, beaucoup de gens n’en ont pas mais c’est un signe de statut social. Il y a des gens qui ont des voitures, des trucs horribles, complètement clinquants et à côté, un mec est en train de crever…

Je voulais parler de cela sans devenir manichéen ou moraliste mais c’est quelque chose que l’on vit quotidiennement. Comment peuton vivre dans une société où la voiture a une telle importance ? Sociologiquement, qu’est-ce que cela veut dire ?

Mes personnages sont un peu le contre-pied, ce sont des gamins qui luttent contre ça. Pas consciemment, ils ne se disent pas : “ C’est la lutte des classes ”, ils s’en foutent, ils ne sont pas du tout politisés, ils se disent juste qu’ils peuvent récupérer un peu de ce que les autres ont, puisqu’ils en ont tellement… Ce n’est pas un petit rétroviseur de voiture qui va changer les choses...

Est–ce qu’il n’y a pas non plus une critique de la société mexicaine ? C’est une histoire d’hommes et d’hommes défaillants.

C’est un milieu qui est très, très masculin. Donc, cela allait de soit que ce serait un film très masculin. Il y a deux personnages féminins qui sont très importants, le personnage de la mère et le personnage de la petite amie de Jaime, Lupita. Je ne voulais pas faire une critique du machisme mexicain mais en revanche, c’est un film qui pose plusieurs questions sans vouloir jouer au sociologue en se demandant : pourquoi ne peut-on pas être heureux ici, au Mexique ?

Il y a la question de l’émigration clandestine, et aussi de ce que nous sommes en train de faire avec nos jeunes… Et je le montre sans juger. J’ai imaginé mes personnages en situation. Ils font des choses, ils ont des besoins, ils ont une certaine logique des choses et je ne critique pas. C’était très important pour moi de ne pas avoir un jugement moral; je ne dis pas que ce qu’ils font est bien, ce n’est pas non plus une apologie du vol de voitures. Il y a un côté descriptif. Voilà, il y a des personnages qui ont besoin d’argent pour aller aux Etats-Unis, ils travaillent dans le milieu des pièces détachées de voitures et ils trouvent que c’est plus facile de voler que de trouver de l’argent autrement.

Il y a aussi la spirale de la violence. Comment un gamin qui, au début, a un travail légal et payé dans une station de lavage de voitures, qui vole déjà des petits trucs, va être peu à peu introduit dans le milieu et arriver au crime organisé. Mais ça s’arrête là. Je ne voulais pas faire un film violent, il n’y a pas un seul coup de feu. Toute la violence se trouve dans les personnages, dans leurs rapports.

Je voulais faire un film qui soit du côté de la vie, qu’il y ait ce côté enfantin, un peu anarchique, irrévérencieux, plein d’insolence, parce que les personnages sont comme ça. On est comme ça quand on a 13-14 ans, surtout quand on n’a pas forcément de repères et qu’on est soi-même son propre repère. On devient forcément quelqu’un de complètement asservi ou alors, au contraire, on devient révolté. Et moi je préfère la révolte. Iván est quelqu’un de révolté.

Je voulais revenir sur le style visuel…

Sur le plan esthétique, c’était très clair, je voulais filmer dans des décors naturels, le plus souvent avec une lumière naturelle et quand on n’avait pas cette lumière, celle que l’on utilisait devait ressembler à une lumière naturelle. Je voulais des personnages non professionnels ou anonymes et une caméra libre, légère, très mobile. Évidemment, il y a une longue liste de cinéastes auxquels je me sens attaché, de grandes références comme Cassavetes, Pialat, Les frères Dardenne, Ken Loach, etc. Je voulais des mouvements de caméra très précis, à l’épaule. Je n’aime pas du tout la caméra à l’épaule complètement débridée, hystérique. En revanche, j’aime beaucoup les mouvements très précis — et pour ça, les frères Dardenne sont vraiment une école, j’aime beaucoup leur façon de filmer. La différence, c’est qu’ils ont beaucoup de temps ! Leurs tournages durent 8 semaines et nous nous avons tourné en moins de 4 ! Donc, il fallait être très, très précis, très clair. On a fait un travail de repérage très intéressant avec mon chef opérateur, Javier Morón. On savait où on allait poser la caméra et on avait étudié tous les mouvements. Évidemment, il restait une part d’imprévu.

Cette magie-là, il ne faut pas non plus la casser et rester perméable. Mais l’idée d’avoir une caméra très mobile, suivre les gestes des personnages, c’était déjà dans ma tête depuis le scénario. J’aime beaucoup le cinéma qui décrit des choses. Au départ, je ne voulais pas du tout de musique, donc quelque chose de très sobre — et en plus c’est économiquement plus intéressant parce qu’on n’a pas de droits à payer ! — mais j’avais déjà en tête le Quatuor de Beethoven. C’est un morceau que j’aime beaucoup, que je trouve très cinématographique.

J’ai notamment filmé la séquence de la canette en pensant au Quatuor de Beethoven car il me semblait que cette séquence devait avoir une musique. Il fallait quand même donner un peu de grâce aux personnages, au film. J’ai utilisé cette musique sur plusieurs moments, comme un leitmotiv. Il y a aussi un peu de musique rock parce que c’est un film sur des jeunes, un film très émotif… Je ne voulais pas utiliser la musique de façon trop répétitive et facile. Mais le contraire, ne pas du tout en utiliser, de façon un peu systématique, aurait catalogué Pièces détachées en “ film d’auteur ” et je ne voulais pas lui donner cette étiquette-là.

Le film est-il sorti au Mexique et dans d’autres pays ?

Le film est sorti au Mexique en avril 2007 sur une vingtaine de copies. C’est Canana Films qui l’a distribué (la société de distribution de Gael Garcia Bernal et Diego Luna). La presse l’a très bien accueilli, on a eu de très bonnes critiques. On voulait atteindre un certain public jeune mais pas forcément. Ce n’est pas un film pour adolescents uniquement mais aussi pour un public plus large. Disons que quand je l’ai écrit et filmé, je ne pensais pas du tout faire un teen-movie comme disent les Etats-uniens. Au-delà de la France, le film va être distribué au Etats-Unis, au Canada, en Espagne et dans quelques pays d’Amérique Latine. Mais pour moi, la sortie du film en France est importante. D’une part parce que je suis aussi Français et d’autre part parce que c’est LE pays du cinéma.

Propos recueillis en juillet 2008