Elisabeth Duda : Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que le réalisateur allemand Pepe Danquart souhaitait adapter le livre d’Uri Orlev Cours sans te retourner ?
Yoram Fridman : J’ai tout de suite été très heureux et ma famille était très fière de ce projet. Mes enfants savent tout de moi et adapter mon histoire au cinéma allait lui apporter une autre dimension. Si le livre a eu beaucoup de succès, (il est traduit dans plus de 15 langues), le cinéma lui permettra de toucher un plus large public.
Mais j’étais également très surpris d’apprendre que c’était l’initiative d’un réalisateur allemand. Si le réalisateur avait été américain par exemple, le film aurait rapidement pris la forme d’un mélodrame " trop sucré " et n’aurait pas été crédible. Le fait que ce soit une coproduction franco-allemande me rend vraiment heureux, car le film est finalement comme il se doit d’exister : objectif.
De plus, il faut souligner que ce film retrace très fidèlement mon parcours puisque la quasi-totalité des faits qui y sont relatés sont réels.
E.D. : Yoram, en 1942, vous n’aviez que 8 ans. Comment vit-on la guerre quand on est un enfant?
Y.F. : J’ai grandi un peu trop vite. J’ai vu la mort en face et ça a été un véritable cauchemar. Mais il y a eu également des moments de joie intense, comme les moments de jeux de ballon avec les autres enfants. Après la guerre, j’étais vraiment heureux. On ne le voit pas dans le film, mais un peu plus tard, à l’âge de 13 ans, j’étais dans un orphelinat ; après j’ai étudié, travaillé… c’étaient probablement mes plus belles années.
E.D. : C’est à l’âge de 8 ans que vous êtes parvenu à vous échapper du Ghetto de Varsovie. Vous allez à la rencontre des scolaires, des étudiants pour raconter votre histoire, comment réagissent-ils ?
Y.F. : Depuis les années 70, je parcours beaucoup d’écoles, je rencontre énormément d’étudiants pour leur raconter mon passé. À chaque fois l’attention est telle que personne ne bouge dans la salle. Les réactions sont souvent pleines d’émotions, parce que Cours sans te retourner est une lecture hautement recommandée en Israël pour les jeunes de 10, 12 ans. Avec ce film, beaucoup plus de personnes auront accès à mon histoire et en général, il suscite beaucoup d’émotion. Cet été, le film a été montré à 1 000 aviateurs à Tel-Aviv. Tous pleuraient, comme des enfants.
E.D. : Quelles questions vous posent-ils le plus souvent ?
Y.F. : Il y a beaucoup de questions très personnelles, comme " Quand tu étais tout petit, tu étais juif, puis tu as adopté une éducation catholique. Est-ce qu’aujourd’hui tu crois en Dieu ? "… Ou bien : " Est-ce que cela s’est vraiment passé comme ça ? Ce n’est pas possible de survivre à la Seconde Guerre mondiale ! "…
E.D. : Certaines familles polonaises vous ont aidé, d’autres vous ont trahi ou dénoncé contre un peu d’argent. Un médecin refuse même de soigner Jurek, parce qu’il est juif. Cela pourrait-il se reproduire ?
Y.F. : J’ai du mal à croire que cela puisse recommencer. Mais l’homme a toujours été son pire ennemi. Malgré tout, on rencontre parfois des gens exceptionnels qui vous aident et qui disparaissent sans rien demander en retour. Ce sont les véritables héros de la guerre. C’est le cas de cet ange, une polonaise, que j’ai rencontrée dès les premiers mois de mon séjour dans la forêt. Elle s’est occupée de moi, m’a offert un toit et de la nourriture, m’a soigné et m’a inculqué une éducation chrétienne.
C’est à elle que je dois, après mon père bien entendu, la survie. Je suis très heureux que tu aies remporté un prix pour le meilleur second rôle en Pologne. Était-ce difficile pour toi d’interpréter le rôle de Magda Janczyk ?
E.D. : Un véritable défi ! Je n’oublierai jamais la première fois que nous nous sommes rencontrés. C’était mon premier jour de tournage… Je vous ai demandé pourquoi, dans le livre d’Uri Orlev, cette résistante n’avait pas de prénom. En effet, elle est décrite comme " la belle femme ". Grâce à vos explications et votre présence sur le plateau, j’ai tout de suite compris que sa beauté se situait à l’intérieur : dans son âme et dans sa détermination à survivre coûte que coûte. Croyez-vous qu’elle ait survécu à la Seconde Guerre ?
Y.F. : Je ne saurais pas te répondre. Mais grâce au film, à Pepe Danquart et à ta prestation, elle est vivante dans ma mémoire.
E.D. : Avec l’émotion que je lis dans vos yeux, je me dis qu’il y a dû y avoir plusieurs moments difficiles sur le tournage…
Y.F. : Oui, lors de la scène de l’hôpital par exemple, j’ai dû m’éloigner pour fumer une cigarette… Tout m’était revenu à la mémoire, comme si c’était hier…
E.D. : Que souhaitez-vous dire maintenant au public qui va découvrir le film ?
Y.F. : ... que ça s’est réellement passé comme ça. Je prie tous les jours pour que l’Histoire ne se répète pas. Je suis croyant et je trouve que les gens se détournent de leur foi, quelle qu’elle soit, pour ne plus être animés que par des considérations financières ou par leur carrière. Et c’est lorsque les gens perdent leur âme qu’ils deviennent sauvages.
Cours sans te retourner n’est pas un film facile, il ne laisse pas indifférent. Mais c’est un film pour tout le monde : les jeunes et les moins jeunes, les croyants et les athées.