DE LA VILLE À LA CAMPAGNE…
L’histoire de 11 Fleurs est empreinte de souvenirs de ma vie à Guiyang, dans la province du Guizhou, situé au sud de la Chine.
Dans les années 60, lorsque les relations sino-russe se dégradèrent, Mao décida de déplacer la plupart des complexes industriels et militaires originellement implantés sur les côtes et dans les provinces du Nord-Est vers les zones plus enclavées et montagneuses, afin de les rendre inaccessibles à l’éventuel agresseur. Des millions de travailleurs suivirent ces usines, les villes dortoirs surgissaient en une nuit et ce fut l’un des plus grand déplacement de population du 20e siècle. En quelques années ce qu’on appela alors « La Troisième Ligne » devint le fleuron de l’industrie de la République Populaire.
Pour ces raisons, ma mère a suivi son usine… et mon père a suivi ma mère. Nous avons quitté Shanghaï pour aller vivre dans la province du Guizhou, j’avais à peine quelques mois. Toutefois mes parents ne perdaient pas espoir de repartir rapidement à Shanghai. Cette période a fortement marqué ma vie. Nous vivions dans un petit village construit autour de l’usine (démontée de Shanghai, puis remontée). « La Troisième ligne » et la révolution culturelle ont profondément touché et changé mes parents. Partis de chez eux par devoir pour leur pays, ils sont à l’image du destin des chinois de cette époque. Devenu adulte, je me suis rendu compte que très peu de gens connaissait le mouvement de « La Troisième Ligne ».
Un de mes films précédent, Shanghaï Dreams, racontait l’éveil des enfants de ces ouvriers, de l’enfance à l’adolescence et leur désir d’indépendance, je parlais de l’exil et des conflits générationnels.
Dans 11 Fleurs ces enfants sont trop petits et ne comprennent pas le monde qui les entoure, ils ne se posent pas de question. Ce film était un véritable défi, j’investissais mon histoire, ma mémoire… Au tout début du montage j’ai montré quelques scènes du film à ma mère. Elle n’en connaissait pas l’histoire et immédiatement, elle a reconnu les lieux, les personnages et j’ai pu lire beaucoup d’émotions dans son regard.
DEUX TITRES… 11 Fleurs !
J’ai écrit ce film avec deux titres en tête.
WO 11, signifie « J’ai 11 ans ». Ce titre à la première personne souligne que c’est une histoire personnelle, racontée à la première personne « moi, Xiaoshuai ». Il s’agit de mes 11 ans, de mes souvenirs, de ma vision de cette époque de la fin de la Révolution Culturelle.
11 Fleurs rassemble mes 11 ans, et l’idée que j’étais alors au printemps de ma vie. Ces fleurs sont comme une métaphore et dans le film le père compare les êtres humains à un bouquet fleurs.
LE REGARD D’UN ENFANT, LA RÉVOLUTION CULTURELLE…
Il existe tant d’histoires et de points de vue sur la Révolution Culturelle. 11 Fleurs est un récit capté sous le prisme du regard d’un enfant. L’enfant est un témoin de la société chinois en 1975. La révolution culturelle n’est qu’un décor, un arrière plan. Le monde est vu à hauteur d’enfant, celle des yeux de Wang Han. Wang Han n’a pas de point de vue sur la Révolution Culturelle.
A l’époque les chinois étaient également spectateurs de ce qu’ils vivaient. Comme Wang Han qui n’a pas d’avis, qui ne juge pas et ne fait que regarder. Jusqu’au moment où l’enfant s’émancipe, sa curiosité n’est plus son moteur. Il devient indépendant, vis à vis du système et de l’Histoire. Il se transforme en un individu qui décide pour lui-même. D’où l’idée du dernier plan (l’enfant qui part seul et laisse le cadre vide), un geste d’opposition, de refus.
SOUS TEXTE…
A l’époque de la Révolution culturelle, la parole était surveillée, censurée, chacun faisait attention à ce qu’il disait. On cherchait des moyens détournés pour s’exprimer sans être étiqueté de contre-révolutionnaire. Le double sens et le non-dit sont apparus.
Dans 11 Fleurs, le public chinois comprend et décode aisément ce sous texte, c’est relativement plus complexe voire impossible pour un public international. Dans la scène ou le père de Wang Han parle météo avec le père de Juehong « le temps est bien changeant dans les montagnes », ce dialogue fait référence aux changements politiques qui s’annoncent. A cette époque est apparu une expression « Bian Tian Le », qui signifie « le ciel a changé ». Le ciel étant le parti communiste chinois.
Il existe ce même double sens lorsque le père fait la leçon à son fils sur l’ombre qui se cache derrière la lumière. Là, le père évoque la complexité qui se cache sous les lumières que représentent la Révolution Culturelle et le président Mao.
Cet échange entre le père et le fils a lieu lorsqu’ils franchissent la porte du village. De part et d’autre de cette porte, il y a une inscription: « Suivez la parole du Président Mao » et « Etudiez le parti communiste ». Le père parle d’indépendance et incite son fils à vivre pour lui-même. Ces deux scènes comportent un sous texte politique.
WANG HAN ET LES ENFANTS
Wang Han, le nom du personnage principal, était mon nom quand j’étais enfant. Et c’est ma voix qui ouvre et ferme le film. J’ai cherché à garder le « je/moi » de Xiao shuai, tout en inventant un autre moi. Et j’ai rencontré Liu Wenqing, cet enfant qui ne ressemble pas aux autres avec sa gestuelle si particulière. C’est cela qui m’a touché et le souvenir de l’enfant que j’étais devenait soudain réel. Les autres enfants dans le film sont tous des acteurs professionnels.
Sur le tournage, je leur ai appris les jeux auxquels je jouais quand j’étais gamin. Nous, les enfants, nous étions très protégés, nous jouions avec un rien, car il n’y avait rien. Notre monde c’était juste « Vive le président Mao, vive le Parti Communiste Chinois ». Nous ne savions rien du monde extérieur. Nous étions très naïfs. C’est ainsi que j’ai écrit les personnages de Wang Han et ses amis.
UNE COPRODUCTION FRANÇAISE…
J’avais déjà travaillé avec la France pour mes précédents films, mais 11 Fleurs est la une coproduction officielle entre la Chine et la France ; c’est d’ailleurs le premier film coproduit entre les deux pays depuis la signature d’un accord gouvernemental en avril 2010.
L’un des moments fort de la coproduction a été le montage avec Nelly Quettier. L’enjeu était pour nous deux d’arriver à nous comprendre, nous entendre sur la forme et le fond du film. Il nous est arrivé de travailler en communiquant avec les mains, quand notre interprète n’était pas là. La difficulté était d’autant plus grande pour Nelly qu’elle travaillait avec des rushes en chinois, qu’elle ne parle pas.
Lors du montage son, il nous a fallu reconstituer en France l’ambiance sonore des campagnes chinoises des années 70. Nous avons passés du temps à rechercher les grillons ou les oiseaux chinois !