Le Fossé se déroule intégralement dans le camp de Mingshui auprès des prisonniers. Pourquoi ce choix ?
Entre 1957 et 1958, trois mille « déviants de droite » (ou « Droitiers ») de la province du Gansu ont été envoyés aux travaux forcés dans le camp de rééducation de Jiabiangou qui se situait en bordure du désert de Gobi dans le nord-ouest de la Chine. Fin 1960, la Chine entière souffrait de famine. Dès octobre de la même année, les 1500 survivants du camp de Jiabiangou ont été regroupés à Mingshui dans une nouvelle annexe du camp, à Gaotai. L’épuisement, le manque de nourriture, les conditions climatiques furent tels que l’hécatombe était inévitable. Ils ne furent qu’environ 500 à en réchapper.
Pour évoquer le destin de ces « Droitiers », je me suis limité à évoquer les trois derniers mois de la vie au camp de Mingshui. Je ne voulais être ni exhaustif, ni didactique, et puis, cela me donnait une unité de lieu et une unité de temps. Le fossé est avant tout un film sur notre mémoire collective, sur notre Histoire. Depuis dix à vingt ans, le cinéma indépendant chinois s’est surtout intéressé aux problèmes sociaux des classes les plus modestes de la Chine d’aujourd’hui. Le Fossé est peut-être le premier film qui aborde directement le passé politique de la Chine contemporaine puisqu’il parle des « Droitiers » et de ce qu’ils ont vécu en camp de rééducation. C’est un sujet encore tabou.
Comment avez-vous rassemblé la matière documentaire nécessaire ?
J’ai écrit un premier scénario en France, en m’appuyant sur un livre de Yang Xianhui dont nous avions acheté les droits. Ce livre important regroupe dix-neuf nouvelles sous le titre Adieu, Jiabianjou. Au final, j’en ai utilisé trois : « La Femme de Shanghai », « L’Evasion », « L’Infirmerie n°1 ». Mais c’était insuffisant pour construire le film. Je suis retourné en Chine et j’ai commencé à rechercher les survivants des camps de Jiabiangou et de Mingshui pour mieux connaître les réalités de leur vie quotidienne dans les camps. Ce fut très difficile et épuisant car je me suis retrouvé devant des gens qui souvent parlaient peu, ou ne voulaient pas tout raconter. Tout cela m’a pris trois ans, de 2005 à 2007. La détection n’était pas évidente. Au total, dans toute la Chine, j’ai retrouvé plus d’une centaine de survivants. Une quinzaine d’entre eux ont refusé de me parler.
Avez-vous dû combler des manques par la fiction ?
Tout ce qui est dans le film s’est réellement passé dans le camp. Rien n’a été inventé ni rajouté. J’y tenais absolument. En 2007, au cours de mes recherches, j’ai retrouvé un des gardiens du camp. Il avait conservé deux photos. Et j’ai retrouvé un fils de « Droitier ». Son père est mort au camp, mais il avait conservé toutes les lettres que son père lui avait écrites. Il m’a montré sa dernière lettre, envoyée avant de mourir. C’est en la lisant que la façon dont je devais faire ce film m’a traversé l’esprit : ce qui est incroyable avec cette lettre, c’est qu’elle a été écrite il y a cinquante ans, mais quand on la lit, on a l’impression qu’elle vient d’être écrite à l’instant, qu’elle nous parle de choses quotidiennes, immédiates.
Et c’est aussi pour cela que j’ai tenu à ce que cette lettre soit dans le film. J’ai retrouvé également la veuve d’un des gardiens du camp. Elle était allée dans le camp et elle m’a beaucoup parlé de ce qui se passait au jour le jour, du désespoir ambiant. Elle m’a expliqué comment étaient placées les tombes. Je me suis basé sur ses indications que d’autres témoignages sont venus confirmer. Pour moi, l’important était de recouper les informations pour être sûr de rester dans la vérité des situations et des événements.
Avez-vous rencontré des difficultés pour tourner ce film en Chine ?
Nous avons tourné d’octobre 2008 à début janvier 2009, 75 jours au total, en vidéo HDV, entre Gansu et la Mongolie, dans le désert de Gobi. Dans un no man’s land en dehors de tout contrôle, au milieu de nulle part. Le film, qui est une co-production entre Hong Kong, la France et la Belgique, a été tourné sans autorisation. Il fallait prendre le maximum de précautions. Nous avons par exemple construit nos décors un an avant, histoire de savoir si nous recevrions des visites. L’endroit était si désert que personne ne s’y est intéressé.
Tout le film a été tourné en cachette, dans une tension très forte de peur que quelqu’un ne vienne nous interrompre. Nous étions en moyenne une soixantaine sur le plateau, quelquefois davantage. Chaque jour, on disait aux uns et aux autres le programme de la journée. Personne n’a jamais eu connaissance de la totalité du projet. Le dernier jour, on savait que le lendemain, il n’y aurait rien. A 4 heures du matin, nous nous sommes enfuis en voiture. Direct sur Beijing. On a laissé cinq personnes sur place, c’est tout. Il faut dire aussi que nous étions inquiets : comment faire pour que tout le monde quitte les lieux en toute sécurité ?...
Quelles ont été les conditions de tournage ?
Il a été difficile de trouver des figurants dans cette région parce que les conditions de travail étaient très rudes, dans un dénuement proche de celui que l’on voit dans le film. À partir de novembre, l’hiver commence, il faisait entre – 15° et – 20°C. Les chefs de poste sont venus pour la plupart de Beijing ; ils ont accepté parce qu’ils me connaissaient et me faisaient confiance. Le reste de l’équipe a été recruté sur place, pour passer le plus possible inaperçu. Pour les acteurs, c’était la même démarche. Li Xiangnian, le vieil homme qui cherche patiemment à collecter des graines, est un survivant du camp de Jiabiangou. Il a réussi à s’en échapper à trois reprises. C’était pour moi important d’avoir avec nous des gens qui avaient vécu cette histoire.
Du point de vue de la production, le seul moyen, c’était de travailler à distance. Nous étions en contact par téléphone. Il aurait été dangereux pour tout le monde que mes producteurs français et belges viennent sur place. Ma productrice hongkongaise est restée à peine une demi-journée, le temps de prendre les cassettes de rushes pour les mettre en sécurité à Beijing. En fait, je les stockais à 250 kilomètres du lieu de tournage. Il n’y avait qu’elle et moi qui savions où elles étaient entreposées. C’était l’endroit le plus proche : chez un survivant d’un autre camp.
Le Fossé est une fiction filmée comme un documentaire, caméra à l’épaule. Le réalisme est accentué par l’usage de la HD…
Mon idée était d’introduire un style documentaire dans la fiction pour développer un langage réaliste, mais la démarche ne peut pas être celle du documentaire dès qu’on touche à la fiction. La fiction organise une dramaturgie du réel, plus encore, elle suppose de mettre en scène l’expression de la souffrance et de la tragédie chez les personnages, elle appelle à dramatiser. Il me fallait penser aux mouvements du film.
Une première moitié montrant ces hommes dans le dénuement et l’attente, confrontés à la mort quotidienne des leurs, perdus dans un désert aride, avec l’endurance et la soumission comme seuls bagages de survie. Puis, avec l’arrivée de la femme, révéler les effets de l’énorme pression idéologique sur les Chinois ordinaires, certains refusant de se soumettre et voulant s’échapper – ce qui, d’une certaine façon, les rapprochait de la mort. Cette histoire collective, en raison de ses aspects extrêmes, ne pouvait pas se raconter de façon traditionnelle ni linéaire. Il me fallait trouver une forme qui corresponde.