Qu'est-ce qui a inspiré l'histoire ?
C'est essentiellement la vie elle-même. Le film est une synthèse de mes pensées et observations au cours de mes dernières années vécues en Chine. La croissance économique rapide et les avancements technologiques durant la dernière décennie modernisèrent non seulement l'aspect du pays mais engendrèrent la conviction d'une avancée vers une société libre et diversifiée.
Ce que nous n'avions pas réalisé cependant, est que la technologie avait entraîné une nouvelle forme d'emprise : aisément camouflée cette fois. De petits incidents surgissaient ci et là, apparaissaient sur la toile mais disparaissaient juste après. Les gens disparaissaient et réapparaissaient, sans fournir d'explication. Ce phénomène est complètement nouveau et incompréhensible pour la jeune génération. Par contre la vielle et cynique génération doit se dire « la belle affaire, c'était pire avant ».
Pour moi, ce tel écart entre le brillant vernis et le fonctionnement interne de la société actuelle doit être examiné. Le mot “liberté” à notre époque hyper-technologique a besoin d'être redéfini. Lorsque j'en étais arrivé à l'ultime étape de la phase de montage, le cas Snowden survint et secoua le monde occidental. Désormais la question devient universelle : devons-nous nous contenter de ces 90% de liberté ?
Que signifie "Trap Street", le titre anglais de votre film ?
C'est une ancienne terminologie sur laquelle heureusement je suis tombée par hasard pendant l'écriture du film, et j'ai immédiatement pensé qu'elle convenait parfaitement.
Dans la réalisation traditionnelle d'une carte, une "Trap Street" (rue-piège) est une entrée fictive d'une rue inexistante sur une carte, dans le but de “piéger” potentiellement les contrevenants aux droits d'auteur. En d'autres mots il s'agit d'une rue qui existe sur la carte mais pas dans la réalité.
Cependant le titre du film peut être interprété comme l'antonyme de son sens originel. A savoir une rue qui existe dans la réalité mais qui n'est pas signalée sur les cartes. Ce qui semble possible, voire commun, cela pouvant être dû à des erreurs humaines ou à des décisions délibérées de la part des autorités.
Sur un plan plus profond, ce titre me permet de réfléchir sur ce qui est de l'ordre du réel ou de l'irréel, et comment notre perception reflète la réalité.
Quelle est la réalité de la Chine représentée dans votre film ?
Je dois dire que nous nous situons à la frontière entre le passé et le futur. Une crise identitaire devient inévitable pour le pays ainsi que pour son peuple. L'idéologie n'est plus l'élément moteur. Il y a plutôt un insatiable appétit pour la richesse qui bouleverse drastiquement notre culture, notre morale et notre système de valeurs. Ajouté à ce chaos, c'est l'abus des médias et du divertissement qui va de pair avec l'éternel obscurantisme.
Il y a une intéressante comparaison du critique social Neil Postman, entre les mondes de 1984 et Le Meilleur des monde. Il a souligné qu'alors qu'Orwell redoutait ceux qui interdisaient les livres, Huxley craignait qu'il n' y ait plus personne qui voudrait lire des livres.
Alors qu'Orwell appréhendait ceux qui nous priveraient d'information, Huxley redoutait ceux qui nous en offriraient trop. Alors qu'Orwell craignait que la vérité nous soit cachée, Huxley craignait que la vérité ne soit noyée dans une mer de non-pertinence... Pour moi, ces deux mondes coexistent parfaitement dans la Chine d'aujourd'hui.
Contrairement à l'ampleur du sujet, le protagoniste est plutôt une personne ordinaire. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?
Ce film ne traite pas de personnes importantes ou d'événements qui font la une. Il décrit toutes ces choses dérisoires, comme les incidents non documentés qui arrivent aux personnes ordinaires. Ces événements sont tellement insignifiants, qu'en dehors du cercle restreint de l'intéressé, personne ne sait réellement ce qui s'est passé ni est même soucieux de le découvrir.
Vers la fin de la post-production, un jour, pendant une session d'enregistrement de dialogues, mon actrice principale me raconta que son mari, un cinéaste, avait été détenu sans aucune explication. Nous étions choqués de la similitude entre la vie et l'art. Peut-être pas. Nous avons terminé la session d'enregistrement en priant pour qu'il revienne sain et sauf. Il fut relâché après dix jours. Il en parla très peu ensuite. Donc dans un sens, c'est la réalité qui a fait le choix à ma place.
Quelles sont vos observations sur le style narratif et visuel du film ?
L'histoire est racontée depuis le seul point de vue du héros car je souhaite que le public ressente le processus de découverte avec lui - avec le moins de connaissances et de contraintes pratiques créées par la société dans laquelle il vit. Je ne veux pas créer artificiellement une histoire mystérieuse.
Selon moi, le vrai mystère réside dans l'opacité de la société et tout ce que je dois faire c'est en brosser le portrait de façon réaliste. Par conséquent, la caméra suit les activités quotidiennes du héros de près, bougeant de haut en bas en suivant sa respiration, comme avec nos propres yeux. Ça n'est que rarement que je permets au public d'emprunter la vue subjective d'une caméra cachée. En revanche, ces plans sont fixes et rigides, car à mon avis ils sont différents de l'humain ou plutôt de l'observation humaine.
Certains critiques associent votre film à Blow-Up d'Antonioni ou à Meurtre dans un Jardin anglais de Greenaway qui sont des films bien différents. Pensez-vous qu'une comparaison est possible ? Quels sont les films que vous regardez lorsque vous travaillez ?
Je pense que ce qui lie ces films est cette semblable découverte d'un secret, qui démarre avec quelque chose de purement innocent et se termine sur quelque chose de beaucoup plus inquiétant. J'aime beaucoup ces films mais je n'y ai jamais pensé pendant l'écriture - je m'interdisais de regarder des films avec une thématique similaire car je voulais rester concentrée sur mon film.
Mais Bresson est un cinéaste dont je regarderai souvent les films car la pureté de son cinéma m'aide vraiment à organiser ma propre histoire - presque comme dans un processus de nettoyage. Cela m'aide à comprendre ce qui est vraiment essentiel dans la manière de raconter chaque histoire.
Malgré le thème, votre film a un caractère romantique et doux, bien qu'on ne sait jamais exactement ce que ressent la femme pour le jeune homme.
Nous devons ceci à l'alchimie entre les deux rôles principaux, Lu Yulai et He Wenchao, présente dès le premier jour. Alors que Wenchao est relativement nouvelle sur le grand écran, Yulai est un habitué des films d'auteur chinois (Le Paon 2005, Le Dernier voyage du juge Feng 2006, Portrait de femmes chinoises 2008).
D'une manière générale, je pense que les femmes sont plus directes et honnêtes que les hommes lorsqu'elles dévoilent leurs sentiments. Pas nécessairement avec les mots, mais grâce à la gestuelle et des réactions instinctives face à une situation Les hommes ne savent tout simplement pas les déchiffrer.
Tomber sur une rue comme celle-ci et sur un tel enchaînement d'événements est-il courant en Chine ?
Oui, en effet, il n’y a pas moins de trois personnes dans mon équipe de tournage qui ont vécu une expérience similaire.
Votre film n’a presque aucune musique si ce n’est celle du générique de fin – qui est de Zuoxiao Zhuzhou, le plus respecté des musiciens de la scène underground chinoise. Pourquoi un tel choix ?
En effet, la seule musique que j’utilise c’est la musique “naturelle”, dans le but de raconter l’histoire de façon réaliste. La musique du bar, dans la voiture, etc. sont des musiques qui sont celles de l’environnement de mes personnages. Pour le générique de fin, j’ai demandé à Zuoxiao, qui était très heureux de contribuer au film.
Le film a-il été montré en Chine ? Le gouvernement le soutiendra-il s’il sortira ?
Non, le film n’est pas encore sorti là-bas. En fait, je ne leur ai envoyé qu’un synopsis. Le bureau du film doit encore voir le film. Il est difficile de savoir quelle sera leur réponse.
Aviez-vous Lu Yulai en tête lorsque vous écriviez le scénario ?
Pas du tout, c’est seulement quand j’ai écrit la deuxième partie que j’ai commencé à penser à qui pourrait convenir. Je le connaissais d’un autre projet sur lequel nous avions travaillé ensemble. Il est très intelligent, a étudié l’écriture de scénario, donc la deuxième partie du film lui est apparue tout à fait en phase avec lui. Il a fallu faire un peu de travail pour la première partie. Il a 31 ans, mais paraît bien plus jeune, et c’est comme ça que nous sommes arrives au résultat voulu.
Il faut bien comprendre que ce qui arrive à son personnage est horrible. Et pourtant il faut arriver à reprendre une vie normale. Pour la société, il est quelqu’un sans importance, et même s’il n’est pas rejeté, c’est difficile de reprendre un cours de vie normal.
Est-ce que les personnes qui ont vécu ce genre d’expérience sont ouvertes au dialogue ?
Elles n’aiment pas en parler, car c’est mal vu par la société. Seule la richesse et le succès sont acceptés par la société, et les problèmes ne doivent pas resurgir sous peine d’être catégorisé et rejeté. Par exemple, mon collègue sur le tournage avait été détenu 10 jours par le gouvernement, sans raison. Il ne veut pas en parler et dit qu’il se sent très bien maintenant.
Vous êtes la première à exposer un tel problème hors de Chine. Vous courez le risque d’être exclue par le gouvernement. N’êtes vous pas inquiète pour vous-même ?
J’ai passé cinq ans à travailler sur ce projet. Il me tenait à cœur de révéler cette réalité. C’était comme un devoir de l’exposer au monde. Et puis la vie continue... La technologie est aussi une part de cette manipulation, et c’est normal d’en parler.
Pourquoi avoir choisi de conter l’histoire du point de vue du jeune garçon ?
Étant en charge de récolter les informations, il est un explorateur à la recherche des secrets de la société. Ce n’est pas un thriller mais une histoire qui se veut réaliste. Tout comme lui, nous ne voyons pas le danger qui l’attend.
Allez-vous continuer à faire du cinéma indépendant en dehors du système ? Quels sont vos projets ?
Avec la pression de la censure et l’appel à des productions plus commerciales, de nombreux réalisateurs indépendants sautent le pas vers de grosses productions soutenues par le gouvernement. Même si le gouvernement chinois n’aime pas mon premier film, peut-être vont-ils m’appeler sur des productions commerciales. Mais j’espère pouvoir continuer à faire le genre de films que j’aime.
Trap Street, un film de Vivian Qu, à voir en salles à partir du 13 Août 2014
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