" Je voulais montrer que n'importe qui pouvait réaliser un film..." Certes ! Sur ce point, Kim Ki-duk a parfaitement réussi. Mais avait-t-on besoin pour cela de s'infliger son dernier film, Amen ?

En 1h12, seulement, mais qui durent comme un court-métrage étiré interminablement, le cinéaste coréen prouve en effet que n'importe qui peut filmer en video (presque) n'importe quoi. Mais qu' il n'est, par contre, pas donné à n'importe qui d'atteindre la force et la virtuosité de L'Ile, Sanmaria, Adresse inconnue ou Locataires. La preuve par l'absurde, en quelque sorte.

Dans Amen, les images sont volontairement (et agressivement) non cadrées, non éclairées, montées à l'arrache... Il y a même l'ombre du cameraman qui apparait très distinctement... Le "scénario" se réduit à deux situations répétées ad libitum : "je suis perdue dans la ville", "un voleur mysterieux me suit"...

Il vient rapidement à l'esprit que ce "désastre" n'est qu'une posture délibérée, et provocatrice. Délaissé par le public et par la critique depuis quelques années (L'Arc, Dream... sont passés inaperçus et il est resté inactif pendant trois ans), Kim Ki-duk semble errer dans un état second. Son film précédent, Arirang, inédit en salles mais présenté au dernier Festival de Cannes, était un journal intime qui témoignait, après quinze années de production annuelle régulière étonnante, de la crise profonde que traversait le cinéaste. Et Amen sonne comme les images que produirait une dépression, filtrée par le sens de la narration et la logique cahotique des rêves.

Le film démarre abruptement (sans générique et dans les raccords intempestifs), et installe le bric-à-brac comme principe de montage visuel et sonore. L'image est sans interêt, le son inaudible et l'actrice, quasi unique, arbore la même tête chiffonnée d'un bout à l'autre du film. Ceci posé, rien ne bouge. Et Amen ressemble au film d'un élève qui découvrirait la fabrication du cinéma pour la première fois, et qui fier de ses trouvailles (tiens ! ça s'enchaîne ? cool !) ne nous épargnerait aucun tatônnement.

Ce qui relie toutes ces images ? La quête d'une jeune Coréenne débarquée à Paris à la recherche d'un peintre qui n'est jamais là où elle vient le trouver. Une fois à Paris, elle apprend qu'il est à Venise; une fois à Venise qu'il est à Avignon etc.

A quoi se raccrocher ? A une possible approche onirique : le "scénario" est en effet si indigent qu'il en devient comme une caricature de rêve : répétition des lieux qui deviennent indistincts et interchangeables (endroits touristiques envahis par les peintres : Montmartre, Venise...), répétition des actions (prendre le train, dormir, être suivie par un inconnu en treillis pourvu d'un masque à gaz -oulala ! symbole !!)...

Symboles ? Le poursuivant serait une sorte de double d'elle-même, ou un possible double du cinéaste ? Ou juste l'expression de la peur et de l'inconnu. Et du sexe (il est sensé l'avoir violé dans le train et elle porte son enfant !!!  ahaha !) Serait-ce encore la métaphore de la fiction qui contamine le réel (car c'est un fantôme qui intervient de façon toujours providentielle : vole ses vêtements, lui donne de l'argent...) et, aussi, in-fine : le spectateur lui même : celui qui veut que d'une simple réalité (je cherche quelqu'un) on fasse un conte, un récit, un roman, un film... Et l'on arriverait à une parabole sur le geste artistique et sur le désir de le recevoir ?

Mais ces répétitions, ces fausses pistes, ne produisent aucun mystère, aucune émotion, aucune échappée... Sans doute parce que le bricolage du film casse tout lien possible avec le spectateur : à force de remarquer la fabrication aléatoire du film, on ne "voit" rien. Obligés de subir cette esthétique de l'atroce, comment nous laisser aller à rêver le film ? D'où l'importance du metteur en scène : CQFD !

Le dernier plan du film tombe à pic pour gloser à loisir. Le personnage principal, par un geste symbolique, nous renvoie au cadre du cinéma, au regard... à la mise en scène. On va pouvoir en écrire, des interprétations ! Pur exercice prompt à captiver le cinéphile de festival, Amen est un bijou vraiment absurde. En niant le cinéma... il nous rappelle combien on l'aime. Et combien, sans doute, pour Kim Ki-duk, le cinéma est important.

Comme si Amen venait prouver que le cinéma, au fond, par un ultime rebond du dernier plan, "ça le regarde". Et ainsi-soit-il.

Je crois qu'on pourrait appeller ça un exercice masochiste. Mais l'on peut y voir aussi la première étape, au noir, d'une possible renaissance d'un cinéaste qui, ayant tout détruit, peut enfin repartir.

Philippe Piazzo