La Poussière du temps est un voyage dans le dernier de nos siècles, à travers l'Europe des massacres et des exils. Angelopoulos y décrit six décennies de déchirements, intimes et planétaires à travers l'histoire d'un homme, cinéaste américain exilé à Cinecittà et dont la mère, Grecque de la diaspora, connut deux hommes, deux continents, la détention et l'exode. Irène Jacob y est cette mère, Willem Dafoe, ce fils errant et sans patrie, les deux hommes sont Michel Piccoli et Bruno Ganz.
Piccoli, Ganz, Dafoe, c'est aussi trois territoires du cinéma qui se rencontrent ; une manière de donner à ce film un caractère rétrospectif et bientôt mélancolique. De dire que dans l'épopée, le cinéma ne sera pas oublié, qu'il était l'un des idéaux du XXè siècle.
Irène Jacob est le point de jonction entre ces hommes et son personnage s'appelle Eleni (c'était le titre du film précédent, premier volet d'une trilogie qui s'arrêta tragiquement par la mort du cinéaste). Par son prénom d'abord, elle est une allégorie de la Grèce, passée de l'occupation nazie à la guerre civile, de là à la dictature jusqu'en 1974 (au moment où est tourné La Poussière du temps, en 2007, le chaos économique et social actuel n'est encore qu'une menace). Et s'il aurait pu être question de démocratie, c'est à la tragédie que l'actrice donne un visage dans La Poussière du temps. Militante politique, trop à gauche ici, pas assez là, Eleni sera arrêtée, séparée de son amant puis envoyée au goulag pendant vingt et un ans. La fatalité n'a plus la tête de Zeus, mais celle d'un douanier.
La Poussière du temps est un film de frontières, ses personnages sont des pions sur une carte, des points noirs de plus en plus petits dans des plans qui vont s'élargissant. Crépuscule des idoles est un titre qui aurait convenu à ce dernier film en forme d'adieu, où Bruno Ganz et Michel Piccoli ne sont plus que deux vieux amoureux fourbus, où l'un des plus beaux plans-séquences qui soient y montre le jour glacial où Staline fut enterré, où le cinéaste tourne à Cinecittà qui n'est plus qu'un musée et sera bientôt un parking... Seul l'amour demeure : tout malheureux qu'il soit, il est cette force qui fait se rejoindre Willem Dafoe et Irène Jacob dans un plan qui commence en 2008 et s'achève en 1974, dans la neige, en Pologne ou ailleurs, dans un film enfin.
Pierre Crézé