Tout a l'air si simple dans les films de Kaurismäki que l'on n'en voit plus le subtil travail de composition. Les styles fusionnent : le décor, les mots, les corps deviennent particules d'une atmosphère propre au cinéaste, où tout s'épure et rien ne reste que la pulsion d'humanité en chaque être, chaque objet, chaque couleur. Dans la vraie ville du Havre, aujourd'hui, des voitures années soixante circulent, l'épicier du coin dévale la rue avec une cariole de marchand des quatre saisons, le héros fait cireur de chaussures à la gare pour gagner quelques sous. Il s'appelle Marcel Marx. Sa femme, Arletty. Elle est soignée par le docteur Becker. Comme le cinéaste, Jacques ? Celui de Casque d'or et Rendez-vous de juillet ? Lequel est incarné par le non moins cinéaste Pierre Etaix qui annonce à sa patiente qu'atteinte d'un mal incrurable, elle n'en a plus que pour quelques semaines.

« Ne dites rien à mon mari, supplie-t-elle.

- Impossible. Nous sommes tenus de dire la vérité...

- Alors dites la lui le plus tard possible...

- D'accord. Je lui parlerai comme un ministre...»

Tout ce qui paraîtrait incongru est alors merveilleusement en place chez Kaurismäki, car l'essentiel de ce que l'on voit n'est pas dans le domaine des signes. C'est la solidarité d'un geste quand le même signifiait rejet. Un regard qui raconte la confiance que porte l'un sur l'autre. Et l'humour des dialogues, tout à fait improbables dans notre vie, sonnent comme des notes poétiques : un Idéal flotte autour des personnages. Car la « réalité » d'aujourd'hui est pourtant bien là : les clandestins à Calais comme Sangatte, la Police qui traque, la Presse qui attise et les voisins qui dénoncent... Mais elle peut être transfigurée, raconte Kaurismäki, par l'humain, comme le cinéma peut l'être par l'art d'un cadre et d'un rythme. Un policier peut donc remplir ses gestes de sentiments avant de remplir sa fonction. Un pauvre hère peut trouver soudain 3000 euros parce qu'il faut absolument venir en aide à un enfant. Et le « Chinois » offre alors aussitôt ses 200 euros d'économies à la collecte, même s'il les avait gardés pour offrir un vélo à sa fille. Comme elle n'a que deux ans...

Dans quel autre film aujourd'hui pourrait-on entendre un rocker déclarer que sa femme est son « manager de l'âme » ? Un sourire s'esquisse mais on pourrait verser une larme. Lequel docteur assure quand même, pourtant, qu'il y a toujours un espoir, même quand il n'y en a plus. Et tel est le miracle du cinéma de Kaurismäki. Même ce qui est déplacé trouve une place, insolite ou idéale, mais jamais marginale. On voit ainsi Jean-Pierre Darroussin arriver dans un café un ananas à la main comme s'il tenait un bouquet de fleurs. Normal. Des Finlandais jouent le rôle de Français pure souche (la tenancière du bistrot), des Français rempilent dans leur panoplie d'american rocker (Little Bob ! Remember 80's), un Vietnamien explique comment il est devenu Chang le chinois et un enfant Noir (qu'il s'agit de faire passer en douce jusqu'à Londres) n'empêche pas, au contraire, de se resservir un petit blanc, au comptoir.

Comment vivre désormais sans film de Kaurismäki à l'horizon ? Au loin s'en vont les nuages, L'Homme sans passé, Les Lumières du faubourg...

Comment dire combien ce nouveau film, tout simple, tout profondément puissant, nous laisse havre de joie ?

Philippe Piazzo

Avec André Wilms, Kati Outinen, la chienne Laika, Jean-Pierre Léaud, Jean-Pierre Darroussin, Elina Salo, Evelyne Didi, Little Bob.