Vous avez pris un sujet qui n’est pas de tout repos ; comment avez-vous été amené à le choisir ?
Allons z’enfants, un livre d’Yves Gibeau que j’ai lu la première fois quand j’avais 14 ans. Il m’a beaucoup frappé; j'y retrouve beaucoup de l’adolescent que j'étais à 'époque.
Pendant mon service militaire il ne m’a guère quitté ; il m’a alors beaucoup aidé, j’y ai retrouvé mes émotions, mes impressions d’autrefois et puis cela fait du bien de sentir qu’on n’est pas tout seul à ressentir les choses, à tort ou à raison d’ailleurs, de la même manière ; et pendant les deux années de service militaire que j’ai faites, jusqu’à la guerre d’Algérie, j’ai lu au moins dix ou quinze fois le bouquin pendant ces longs, longs, longs mois et ensuite, quand je suis devenu cinéaste j’ai rêvé de faire un jour un film avec ce bouquin.
Pendant longtemps j’ai cru que ce serait impossible par crainte de la censure ; la seule solution était de produire moi-même le film, et j’ai pu le faire grâce au succès des films précédents. Gibeau a été formidable ; il ne croyait pas à la possibilité de tourner le film pour des raisons de censure et parce qu’on ne trouverait pas de l’argent pour le faire. Il a été éberlué et ravi, et fut d’un grand secours pendant tout le film qui est autant le sien que le mien.
C’était d’ailleurs assez fascinant de voir combien il restait jeune malgré un état-civil indiquant 70 ans : un galopin de 70 ans ! Sa vie s’est très évidemment cristallisée sur ces années ; d’ailleurs pour tout être humain les années d’adolescence sont les années de formation. Lui revivait complètement cette adolescence douloureuse, pénible, à travers le tournage. Il a vu plusieurs fois le film terminé et à chaque fois il pleure comme une madeleine.
Votre information vient-elle uniquement de Gibeau. ou avez-vous connu des gens dans la même situation ?
Quand je fais un film qui traite d’un sujet ou d’un milieu particulier je fais une enquête de journaliste, j’essaie de rencontrer le maximum de gens qui ont été mêlés aux faits que j’envisage de raconter, qui ont connu les endroits où ça s’est passé.
J’ai rencontré un certain nombre de gens qui ont été enfants de troupe en même temps que Gibeau : c’était intéressant de savoir ce que eux se rappelaient de cette période. J’en ai rencontré douze à quinze, militaires ou pas ; une bonne moitié part faire autre chose et ceux qui restent c’est en général parce qu’ils n’ont pas eu le choix. Je dois dire honnêtement que certains d’entre eux m’ont dit que Gibeau était un mauvais élément. Pour les faits, ils les ont tous confirmés, mais ceux qui disaient que Gibeau avait tort, ajoutaient qu’il ne fallait pas le prendre tout à fait comme ça... Il y a toujours des enfants de troupe, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Mais, alors qu’au temps de Gibeau, ils étaient 34.000, il n y en a plus que 4 à 5.000 et répartis en quatre écoles au lieu de vingt-et-un.
Le régime y est beaucoup moins dur aujourd’hui, comme dans tous les internats; c’est plus ouvert mais les mômes qui y sont n ont pas l'air très heureux. En fait, pour moi, le film est moins un film sur l'armée que l’histoire d’une enfance, d’une adolescence écrasée, meurtrie, et que le poids de la société empêche de faire ce qu’elle a envie de faire.
C’est l’histoire d’un môme sensible qui a envie de se tourner vers la littérature, la poésie et que l’autorité sous la forme de la famille, la société, l’éducation — et la plus contestable — contraint de faire ce qu’il n’a pas envie de faire et cela, à la limite, jusqu’à la mort. Ce n’est pas non plus le moins du monde un film rétro ; pour moi, les adolescents, sous une forme atténuée, ont les mêmes problèmes aujourd’hui.
C’est l’histoire d’un adolescent qu’on empêche d’être lui-même plus qu’un tableau des mœurs militaires. C’est un film dans lequel, personnellement, j’ai investi beaucoup de moi-même.
Vous n’avez pas eu de difficultés pour le tournage ?
Non. Strictement, l’armée n’a rien eu à nous interdire et n’a pu nous gêner pour la bonne raison qu’on a tourné le film sans jamais rien lui demander. On a réussi à trouver deux casernes désaffectées ; ce fut un des gros problèmes du film car l’armée est riche et ne vend pas.
On a eu la chance inouie de tomber par hasard sur des gens de la municipalité de Chambéry ; or, la municipalité était en tractations depuis dix ans avec l'armée pour l’achat d’une caserne, et ça allait se concrétiser la semaine qui suivit notre rencontre fortuite ; et il y a eu un véritable miracle : le maire de Chambéry qui est socialiste, très jeune, très sympathique, a été objecteur de conscience ! La municipalité nous a facilité autant qu’il était possible, le tournage. Pour les costumes, il a bien fallu les faire faire. Quant au matériel miitaire, ce sont des collectionneurs qui nous l’ont prêté. Il y a des collectionneurs de timbres-poste, d’autres de chars d’assaut dans leur jardin. Nous en avons trouvé un qui avait un grand parc avec camions militaires de toutes les époques, canons, chars d’assaut... Tout ce qu’il nous fallait...
Quant à la ligne Maginot qui posait aussi un problème, l’armée en a vendu une partie ; une chose assez amusante, c’est que ¡’essentiel des achats est fait par des Allemands ! On est tombés, nous, sur une casemate qui était en assez bon état, qui a été achetée — ce qui est vraiment à la limite du surréaliste — par un groupe d’instituteurs écologistes pour en faire un centre aéré ! Ça descend à 80 m de profondeur ; la partie émergée, c’est à peu près 10 % de l’ensemble ! Donc on a pu tourner ainsi ; en plus on n’a fait aucune publicité, ce qui fait que l’armée s’est trouvée un peu devant le fait accompli, on avait fait la moitié du film avant qu’ils soient au courant. Ils ont tenté de nous faire quelques misères, mais sans grande importance ; le représentant du Ministère des armées lors du passage du film en censure a essayé d’obtenir l’interdiction aux moins de dix-huit ans ; mais on ne voyait vraiment pas pourquoi, parce que, pour l’érotisme...
Et à la projection ?
Non... J’ai eu quelques lettres d’insultes, quelques menaces, mais il n’y a pas eu d’incidents. Pas même comme à mes précédents films; au moment du Juge Fayard dit le Sheriff, le S.A.C. avait même menacé mes enfants ; j’ai une fois été tabassé comme je rentrais chez moi.
Il faut dire que comme le cinéma français a tendance à éviter ce type de sujets si bien que lorsque vous en traitez un — ce qui serait tout à fait naturel pour le cinéma italien ou américain — ici vous avez l’air de chercher la provocation, le scandale... Je pense que c’est la situation générale du cinéma français qui est scandaleuse parce qu’il est tout à fait anormal qu’il n’aborde pas ce type de sujets.