" Je lisais, comme tout le monde, ses articles dans Libération pendant le siège de Beyrouth. Il construisait avec ses récits une espèce de pont sensuel entre la guerre et nous. Et déjà je m’engueulais avec lui dans ma tête bouleversée. Serge Daney disait qu’il fallait filmer "Les Histoires de l’oncle Sélim". C’est vrai que Sélim Nassib, il faut l’entendre parler politique, tout devient proche, vivant, comme s’il décrivait une scène de rue.Une nuit, sur une terrasse de Jaffa, je lui ai demandé de me décrire toutes ses rencontres avec les Palestiniens, depuis la première, très concrètement, ce que ses yeux avaient vu, sans analyse politique, je voulais comprendre son identité bizarre, ce qui s’était passé. Nuit après nuit, pendant qu’il parlait de sa guerre, celle qui est entrée en lui, je l’ai filmé en tremblant, lui et rien d’autre. Son nom lui avait donné la liberté d’habiter toutes ses identités : arabe, libanaise, syrienne, iranienne, juive, féministe… Son histoire personnelle n’avait plus rien de personnel, mais dessinait celle de cette région obsédante.Un juif à la mer est ce conte fragile.Porté par la parole de Sélim Nassib. Un nom qui pourrait appartenir à toutes les religions, toutes les tribus. Un nom qui permet de dire nous avec tous, d’être adopté par toutes les communautés et d’étouffer avec chacune d’elles. Ce qui étouffe est invisible, et l’invisibilité fait partie de l’étouffement. Ne jamais parler de ce qui empoisonne, ce qui empêche de vivre, voici la règle non dite de l’Orient. Tout est enseveli et fermente, la bile noire, les folies de l’appartenance, l’accumulation des non-dits qui finissent par exploser en guerre civile, sous les sourires, les formules rituelles, la plainte codifiée. Chut, silence, tout va bien.Le silence est ma langue maternelle. Pour des raisons profondes, dans un geste de rupture, mes parents n’ont jamais parlé leur langue, la seule qu’ils connaissaient vraiment, le polonais. Sortir les émotions et la parole du silence (ou parfois à l’inverse les y cacher) est mon pied de nez à l’impossibilité de dire. Alors parfois, dans le noir, avec l’instinct d’une aveugle, j’entrouvre des portes, pour moi et pour les autres. Celle de Sélim Nassib en est une. Elle donne sur un Moyen-Orient sensuel, torturé et torturant. "Yolande Zauberman
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Un conte fragile
Serge Daney disait qu’il fallait filmer "Les Histoires de l’oncle Sélim". Sélim, c'est le journaliste et écrivain Sélim Nassib : "C’est vrai qu'il faut l’entendre parler politique, dit Yolande Zauberman, : tout devient proche, vivant, comme s’il décrivait une scène de rue. Une nuit, sur une terrasse de Jaffa, je lui ai demandé de me décrire toutes ses rencontres avec les Palestiniens..."
La rédaction
Le 30 novembre 2010
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