En 2003, Diego Lerman vivait encore entre Paris et Cannes, où il était l'un des hôtes de la Cinéfondation, et il écrivait le scénario de son deuxième long métrage, Mientras tanto (Pendant ce temps), un chaleureux portrait de groupe confirmant son humour incisif. Ce détour par la France fut une chance inespérée, pour cet Argentin, né le 24 mars 1976, jour du coup d'Etat militaire à Buenos Aires, de se concentrer à 100 % sur le travail d'écriture. Jusque-là, il fallait s'éparpiller : écrire la nuit, gagner sa vie le jour et réunir l'argent nécessaire à la production dans l'intervalle. C'est ainsi qu'il tourna son premier long métra­ge, Tan de repente. A l'arrachée.

Avant ça, il s'était beaucoup baladé : apprenant les arts de l'image dans une université de Buenos Aires, le théâtre dans une troupe amateur, le montage à Cuba. « J'ai surtout vraiment compris ce qu'était le cinéma en tournant mes cinq courts métrages, en super-vidéo ou en Super-8 : j'essayais toutes les possibilités, c'était très expérimental. » Le dernier, La Prueba (1999), adapté d'un récit de son compatriote Cesar Aira, est la base de Tan de repente.

« Quand j'ai écrit le court métrage, j'avais dressé une fiche biographique pour chacun des personnages. Ça m'a aidé à les construire, mais je n'ai pas du tout filmé ce qu'il y avait dans ces fiches. Quand j'ai commencé à travailler sur le long, je les connaissais parfaitement bien, et je voulais dévoiler leurs autres facettes : pas seulement ce qu'ils montrent ostensiblement, mais ce qu'ils sont profondément. Leurs forces et leurs faiblesses. » Comme dans le court métrage, une fille complexée en rencontre deux autres, nettement délurées, et elles partent toutes trois en bala­de sans but apparent, changeant de direction au fil des évènements. Mais bien sûr, toute tentative de résumé est réductrice. Il flotte sur Tan de Repente une impression d'improvisation, de joyeux bordel, dont le réalisateur n'est pas peu fier.

« Une fois que le scénario a été terminé, je me suis dit : "Bon, maintenant il faut que ce soit déconstruit, il faut y mettre de la vraie vie !" Nous avons travaillé, répété, pour obtenir cette sensation, mais seuls quelques dialogues ont changé en cours de route... Comme nous avions très peu de pellicule, il fallait absolument tout trouver avant de tourner, parce que la plupart du temps nous n'avons fait qu'une prise. La pression était violente, épuisante, mais créative. »

Remarqué un peu partout dans les festivals, de Buenos Aires à Locarno en passant par Biarritz et Vienne, Tan de repente s'inscrit dans cette sorte de « nouvelle vague argentine » dont Mundo grua de Pablo Trapero ou La Ciénaga de Lucrecia Martel sont les porte-drapeau.

Diego Lerman, lui, pense que le cinéma a perdu son statut de citadelle imprenable et qu'il faut cesser de le « traiter avec trop de respect » : « Il y a beaucoup de jeunes réalisateurs argentins qui font des films personnels et très différents, mais je ne sais pas si nous formons une nouvelle vague ! Jusqu'il y a peu, le cinéma de mon pays était sage, classique, compassé. Peut-être sommes-nous surtout en train de comprendre qu'il n'y a ni formules ni règles. Que si un réalisateur a des choses à dire, il peut les dire à sa façon, en vidéo s'il le faut, en tournant avec ses copains la nuit et le week-end. Mais en tout cas, en étant son propre patron et sans avoir de comptes à rendre à personne, puisqu'il engage peu d'argent. Ça donnera peut-être un film réussi, peut-être pas... »

Adolescent, Diego Lerman voulait être anthropologue, « pour comprendre comment les gens vivaient selon les pays, les cultures ». Le cinéma n'était pas un rêve, juste un autre moyen de regarder ses frères humains. C'est maintenant que le rêve peut commencer.

Isabelle Danel