Vous avez placé la violence au premier plan de votre histoire, qu’est-ce qui vous attire dans cet univers ?

C’est en effet la brutalité de ce milieu qui m’intéresse et qui est au centre de l’histoire. Je voulais raconter ce que les médias ne montrent pas sur ce milieu afin de montrer qui sont réellement ces gens. Je tenais à éviter les clichés, les images superficielles pour développer une histoire qui montre leur fragilité. C’est un milieu que j’avais déjà approché dans mon travail documentaire et pour des clips de musique.

Vous parlez da la brutalité du milieu du rap ou de celle de la petite délinquance ?

Ce n’est pas toujours facile de les distinguer. Le rap allemand ou anglais, très populaire dans ce milieu, soutient que la délinquance est le seul moyen d’échapper à sa condition sociale. J’écoute moi-même beaucoup de hip hop. C’est un des points de départ de mon histoire.

J’ai autour de moi beaucoup de personnes qui ont quitté l’école sans diplôme, et qui, à vingt ans, ont abandonné tout espoir. Cela me sidère de voir ces gens capituler de la sorte pour s’accrocher à des valeurs qui ne les aideront pas à s’en sortir. Dans ce milieu, il faut faire de l’argent rapidement, ne compter que sur soi. Être redevable à quelqu’un, à l’école ou au travail, est totalement impensable. La violence finit par faire partie de la vie quotidienne. C’est un des points de départ du scénario.

Votre premier film, Une Seconde Femme, montre une figure maternelle au sein d’une structure familiale complexe. Au contraire, Ertan ou la destinée traite d’une relation père-fils déstructurée, sans lien affectif. Les personnages sont livrés à eux-même. Vouliez-vous raconter une histoire fondamentalement différente de votre premier film ? Y a t-il des thèmes communs cependant ?

Je ne sais pas si j’ai tenté de développer des thèmes spécifiques. Une Seconde Femme a été une expérience très importante et enrichissante. Je suis très content que le film ait connu un succès international, cela m’a donné l’opportunité de faire un deuxième film en bénéficiant d’une grande liberté.

Je pense que chaque film doit être unique, dans sa forme ou son fond. Pour celui-ci, nous avons eu une approche naturaliste car nous avons travaillé avec des acteurs non professionnels. Je suis parti du postulat qu’il fallait les suivre et les accompagner pour découvrir le genre de film que nous devions faire.

C’était un moyen de raconter une histoire dont nous n’avions qu’un aperçu stéréotypé et dont il fallait s’éloigner. Je voulais raconter cette histoire de la façon la plus rigoureuse possible et la seule façon d’y parvenir était de s’appuyer sur les acteurs.

Nous avons donc renouvelé notre façon de filmer par rapport à une Seconde Femme. Plutôt que d’éclairer chaque plan, puis son contre-plan, nous avons choisi d’éclairer l’ensemble du plateau. Nous avons considéré que cette façon de filmer était cruciale pour travailler avec ces acteurs. Sans ça, il leur aurait certainement fallu beaucoup plus de prises puisqu’ils n’étaient pas habitués à la caméra. En utilisant ce procédé de tournage, nous avons préservé leur spontanéité.

Les acteurs sont évidement la colonne vertébrale de l’histoire, comment les avez-vous rencontrés ?

Nous avons commencé le casting dès la première version du scénario, car nous savions que ce serait long. Eva Roth et Alev Irmark ont travaillé avec nous dès le début, elles ont passé six mois à Vienne pour auditionner plus de cent personnes. Je voulais des jeunes gens qui sachent de quoi nous parlions. Les dialogues étaient écrits, mais je souhaitais qu’ils soient naturels pour eux. Nous avons auditionné des jeunes de 14 à 16 ans, mais nous nous sommes rendus compte que ceux de 14 ans étaient un peu trop jeunes et ceux de 16 ans légèrement trop âgés. Cela a vraiment réduit nos possibilités.

Je suis heureux que nous ayons finalement trouvé des jeunes qui aient donné vie au film par leur jeu et leur authenticité. Je n’ai pas eu besoin de leur expliquer beaucoup de choses, c’est moi qui ai appris d’eux !

D’ou viennent-ils ?

Alechan, le second rôle est tchétchène, comme un des autres jeunes. Certains viennent de Croatie. Nous ne recherchions pas des acteurs originaires d’un pays en particulier. Bien que j’aurais aimé avoir un acteur autrichien avec un fort accent viennois...

L’enjeu principal était de trouver le premier rôle à partir duquel construire le casting. J’ai remarqué que les personnes qui auditionnaient été issues de la deuxième ou troisième génération d’immigrés, cela m’a beaucoup surpris. Avoir des acteurs issus de l’immigration donne un côté militant au film, mais j’ai fait ce que je pensais être le mieux pour le film.

Alechan est ce que nous pouvions espérer de mieux pour le rôle. Il a connu des expériences similaires. Les jeunes gens comme lui sont la raison pour laquelle ce film est aussi important à mes yeux, j’ai fait le film pour eux. Mais j’ai le sentiment de ne rien pouvoir faire pour les « secouer », c’est déconcertant de voir que des personnes peuvent avoir de telles idées, être si naïfs et en même temps si sûrs d’eux. Ils gâchent leur vie mais arrivent tout de même à survivre, c’est la loi de la jungle. Comment les gens arrivent-ils à se faire emprisonner par de telles valeurs ? Ça me rend fou !

Les acteurs se sont appropriés les dialogues. Est-ce que le rythme du rap a influencé leur élocution ?

La diction très rapide et le vocabulaire abrégé correspondent au parler des jeunes. Je ne pense pas qu’il existe une façon universelle de s’exprimer pour les jeunes, mais c’est représentatif d’un certain milieu. Nous avions l’idée directrice de chaque scène. Elles étaient écrites simplement. Nous avons fait beaucoup de répétitions, revu ce que ça donnait phrase après phrase et ce que nous pourrions améliorer. Il fallait des dialogues authentiques pour que le film le soit aussi.

Au début, les jeunes n’osaient pas, ils hésitaient à parler. Ils viennent d’un milieu où on leur dit en permanence que ce qu’ils font est mauvais. Soudainement, on leur disait le contraire. Il a fallu qu’ils s’y habituent.

Ertan ou la destinée était donc une nouvelle expérience de direction d’acteurs pour vous ?

En tant que réalisateur, vous devez vous adapter à la personne avec qui vous parlez. Mon discours vis-à-vis des garçons était différent de celui adressé aux autres acteurs. Nous répétions les weekends, Alev Irmak, la coach, était très stricte avec eux. Elle les faisait obéir au doigt et à l’oeil. Ce n’était pas toujours évident sur le plateau. Nous devions faire très attention aux libertés que nous leur donnions pour que le résultat soit correct. Nous leur répétions sans cesse d’apprendre leur texte, et ils arrivaient toujours sans être prêts. Nous devions patienter entre chaque scène pour qu’ils soient enfin prêts à tourner. Cela pouvait être très fatiguant, mais c’était nécessaire.

Murathan Muslu semble être votre acteur favori. Qu’est-ce qui, en tant que directeur, vous fascine chez lui?

Selon moi, c’est le meilleur acteur de sa génération. Il a quelque chose de très profond et d’instinctif. Je sais qu’il peut jouer n’importe quel rôle. Il interprète souvent des rôles de méchants et je voulais utiliser son potentiel différemment. Personne ne l’aurait engagé pour le rôle du père, son physique lui donne plus de crédibilité en méchant. Il n’y a qu’en lui que j’ai trouvé la force et la profondeur que j’attendais d’un acteur.

Michael Haneke disait que ce qui le fascinait chez un bon acteur, c’était les qualités enfouies à l’intérieur de l’individu. Il a vu un montage du film et a dit avoir été impressionné par le jeu de Murathan, qu’il a comparé à Marlon Brando et Javier Bardem. Je suis très content d’avoir découvert un tel talent et j’espère que le film l’aidera à propulser sa carrière.

Vous avez inséré une séquence d’un concert de rap. Pourquoi avoir choisi le rappeur Azad ?

Dans le film, le jeune rêve de donner sa démo à un rappeur. C’était important pour moi que ce ne soit pas une star comme Bushido ou Sido. Ces jeunes les admirent pour leur réussite financière mais pas pour leurs idées. Nous voulions l’image d’un rappeur qui puisse incarner ces rêves. Au milieu des années 90, Azad a apporté des éléments plus crus à sa musique. Il a été un des précurseurs de la version allemande du rap de rue. Je voulais un rappeur vétéran qui ait connu le succès mais qui n’ait pas abandonné la scène.

Vous avez déjà clairement exprimé avec Une Seconde Femme, que vous ne vouliez pas être étiqueté comme un réalisateur de films sur l’immigration et l’intégration. Ertan ou la destinée est un film qui parle de survie, qu’il soit filmé à Vienne ou ailleurs, le message est identique, non ?

Il était important pour moi que le film ait une portée universelle. Mon précédent film Une Seconde Femme a eu du succès, mais il montrait un phénomène peu connu du grand public. Je voulais cette fois-ci écrire une histoire accessible à tous. C’est une prise de risques plus importante.

Ertan ou la destinée n’a pas le côté exotique qui attirait les festivals et les distributeurs pour Une Seconde Femme. Il y a plus de compétition maintenant que je traite un sujet moins spécifique.

Le cinéma autrichien n’a pas la réputation d’être léger. C’est le cas pour Ertan ou la destinée, mais le film crée également un ton nouveau qui manquait jusque-là au cinéma autrichien.

Chaque film propose un nouvel univers qui lui est propre, il y a parfois des similitudes entre les univers des films originaires d’un même pays. Mais si c’est tout le cinéma autrichien qui doit se résumer à cela, c’est triste. Ce genre de film existe déjà en Allemagne et aux Pays-Bas depuis des années.

Des études ont été faites en Allemagne concernant les acteurs étrangers. Elles montrent qu’il y a différentes étapes pour qu’ils puissent s’intégrer. Première étape, les acteurs restent inconnus, en général cette phase est longue. Deuxième étape, ils jouent des rôles stéréotypés d’étrangers : un chauffeur de taxi ou un vendeur de kebab. Troisième étape, ils jouent un docteur ou un avocat, et cela ne choque plus personne. En Autriche, nous restons bloqués entre la première et la deuxième étape alors que d’autres pays ont atteint la troisième phase depuis longtemps !

Bien sûr, je me suis déjà demandé si je n’étais pas moi-même un stéréotype du réalisateur étranger essayant de faire tomber les barrières... Peut-être que dans le futur, d’autres réalisateurs seront encouragés par mon exemple. Ils pourront donc se dire que si j’ai réussi, eux aussi le pourront. Je serais très honoré d’avoir ouvert la porte à certains de mes collègues, même si je me questionne.

Pourquoi suis-je un des premiers à faire cela, en 2014 ? Pourquoi personne avant moi n’a voulu explorer ces thèmes ? Pourquoi est-ce si long dans ce pays pour que les immigrants de deuxième ou troisième génération aient accès à des professions qualifiées ?

Les personnages sont sans cesse entraînés par une force implacable, ils ne rencontrent que la dureté et la haine. Vos spectateurs ne sont pas épargnés. Comment avez-vous travaillé avec votre scénariste Petra Ladinigg pour parvenir à cette radicalité ?

Dès le début de l’écriture, nous avons été pris au piège par ce milieu. Petra ne voulait pas que l’histoire se résume à une série de scènes documentaires, cela devait être une fiction aussi authentique que possible. Une histoire, qu’elle soit racontée de manière classique ou non, doit être complète, elle doit pouvoir exister aux yeux du public et pas uniquement dans la tête du réalisateur ou du scénariste. Nous avons été absorbés par une spirale dramatique intense : pour nos personnages, la vie n’est certainement pas un long fleuve tranquille. Si le frère d’Ertan lui avait pardonné, le film aurait perdu toute crédibilité. Pourquoi lui pardonnerait-il, après tout le mal qu’il a causé ? Cependant, notre intention n’était pas de réaliser un film qui mette le spectateur mal à l’aise. C’est pourquoi nous avons laissé la fin libre d’interprétation, avec un espoir de réconciliation dans le futur.

Dans Une Seconde Femme, les personnages féminins sont au centre de l’histoire. Dans Ertan ou la destinée, au contraire, ils sont secondaires. Je dis cela sans aucun jugement de valeur. C’est un monde dominé par les hommes, l’absence de femmes nuit aux deux parties. Comment voyez-vous vos personnages féminins ?

Dans Une Seconde Femme, bien qu’au centre de l’histoire, les femmes sont victimes d’une société patriarcale, à laquelle elles participent et qu’elles entretiennent en respectant strictement les traditions qui protègent ce système. J’ai souhaité montrer ici que ce sont elles qui souffrent le plus de ce milieu. Quelle sorte de réalisateur présente toujours les femmes comme des victimes ? C’est un milieu où elles doivent avoir deux boulots pour pouvoir joindre les deux bouts et élever seule leurs enfants, où tout le monde est redevable de quelqu’un et n’a jamais une seconde pour penser à sa propre vie. La mère d’Ertan pleure car elle est impuissante.

Dans Ertan ou la destinée, les femmes essaient par tous les moyens de réussir l’éducation de leurs enfants, sans y parvenir. Il serait présomptueux de notre part de les condamner pour ça. Notre but n’était pas de dépeindre le monde que nous aimerions voir, mais de le montrer tel qu’il est. Nous n’aurions pas eu besoin d’autant d’auditions pour trouver des acteurs authentiques si nous avions écrit un conte de fée...

L’univers lugubre du film est bien traduit par votre photographie. Les scènes sont souvent sombres, peu éclairées et lorsque vous utilisez la lumière naturelle celle-ci est très crue. Comment avez-vous travaillé ?

Après mon court-métrage Papa, je voulais travailler à nouveau avec Georg Geutbrück. Nous avions en tête les mêmes références. Il était clair qu’il fallait d’abord composer avec le jeu des acteurs, mais je ne voulais pas d’un film fade, pseudo documentaire. Pour l’aspect coloré que je voulais, il fallait des images saturées. Nous avons réalisé des plans que même un cameraman expérimenté n’aurait pas voulu faire.

Georg s’est consacré au film pendant sept semaines en portant tous les jours une caméra lourde de 25 kg sur les épaules. C’était un sacré challenge qui rendait nerveux toute la production car pendant une longue période, personne ne visualisait ce que le projet donnerait. Ce n’est qu’à la fin du premier montage qu’ils ont compris comment les plans interagissaient les uns avec les autres : tout les efforts que nous avions fournis, le concept que nous avions suivi du premier au dernier plan, en bref tout le film.