Quel est votre parcours ?

Tayfun Pirselimofilu : C’est une étrange histoire. J’ai étudié l’ingénierie métallurgique à Ankara et travaillé comme ingénieur pendant un petit moment. Puis j’ai déménagé à Vienne. J’y ai étudié la peinture à l’université Für Angewandte Kunst. Mon professeur était Wolfgang Hutter, l’un des noms les plus célèbres dans le réalisme fantastique. Pendant cette période, j’ai présenté des expositions à Vienne, Istanbul et Budapest. Mon premier roman Tales from the Desert a aussi été publié pendant cette période. Ma carrière dans le cinéma a commencé en tant que scénariste. J’ai écrit des scénarios pour les courts ou longs métrages et de retour à Istanbul, j’ai travaillé en tant que directeur artistique. En 1999 j’ai réalisé mon premier court-métrage, Dayım (My Uncle) et en 2001 mon premier long-métrage, Hiçbiryerde (Innowhereland) une coproduction germano-turque.

Je ne suis pas lui est-il tiré d’un roman ou est-ce une œuvre originale ? Quelle est votre relation avec la littérature ?

T. P. : C’est une œuvre originale. Mais si vous lisez attentivement mes romans et nouvelles, vous en trouverez quelques traces. Prendre ou voler l’identité de quelqu’un est une idée irrésistible et elle s’initie de temps en temps dans mes histoires. Ce scénario est totalement basé sur ce concept et a été créé spécialement pour ce film. J’ai commencé à écrire des histoires quand j’étais encore très jeune et publié un magazine de littérature avec un ami après notre diplome d’université. J’ai écrit et dessiné pour divers magazines d’art à Istanbul. Mon premier roman, Çöl Masalları, publié en 1996, est l’histoire d’un homme qui rencontre des personnes bizarres, avec des histoires bizarres, dans le désert.

Est-ce que le problème de l’identité est une métaphore de la situation de la Turquie d’aujourd’hui ? Peut-il être vu comme une critique politique ?

T. P. : Oui. L’identité est un problème très important en Turquie aujourd’hui. Être l’autre ou être traité comme l’autre est un problème crucial. C’est enraciné dans l’estime politique et religieuse et c’est un grand fardeau dans le pays. Il y a une allégorie qui est cachée dans l’histoire que seuls les spectateurs qui ont un regard critique pourront voir.

Vous semblez faire le portrait des hommes turcs d’aujourd’hui. Les femmes sont justes des arrières plans ?

T. P. : Pas du tout. Mon premier film, Hiçbiryerde/Innowhereland, raconte l’histoire d’une femme qui tente de retrouver son fils disparu. Beaucoup de personnes étaient portées disparues - personne ne sait le nombre exact - après les années 1980 et aujourd’hui, certaines mères dont les fils ou filles ont disparu, se retrouvent à Istanbul les samedis.

Certaines de ces mères étaient dans Hiçbiryerde/Innowhereland et les autorités ont essayé d’interdire le film.

Aviez-vous déjà travaillé avec ces deux acteurs auparavant ?

T. P. : Ercan Kesal est un de mes amis et nous avions déjà travaillé ensemble dans Saç /Hair où il avait un petit rôle. De plus, c’est le mari de Nazan Kesal qui joue le rôle principal dans le même film. Je connaissais ces performances et je l’ai toujours admiré pour sa manière de jouer. Maryam Zaree a été suggérée par Nikos Moustakas, un des producteurs du projet, au cours d’une recherche douloureuse. J’ai regardé les films de Maryam et ses performances télévisuelles. Je n’aime ou ne fait pas confiance aux castings. Je crois aux coups de cœur. Après une courte discussion, j’ai décidé de travailler avec elle. Je suis vraiment content de leurs brillantes prestations ; tous deux ont accompli un travail vraiment difficile.

Dans tous vos films, les dialogues sont minimalistes. Est-ce parce que vous préférez utiliser le langage visuel ?

T. P. : Je n’aime pas les films sans tact qui expriment explicitement leurs buts. Je trouve même que c’est d’une certaine manière violent, cela n’offre pas aux spectateurs la chance d’utiliser leur propre perception. Quiconque accepte le cinéma comme une forme d’art devrait accepter qu’il existe différentes manières d’expression. Je veux offrir une forme d’expression intuitive, pas une évidente.

Cela vous dérangerait si le film était classé comme film de genre ? Suspense, thriller, noir ou fantastique ?

T. P. : C’est amusant ce que vous dites. Peut-être que le film appartient à tous les genres que vous venez de mentionner.