Dès mon plus jeune âge, j’ai entendu parler de la beauté de Ramallah, cette ville où les couples se rendaient pour leur lune de miel. Dans mon esprit, Ramallah était une ville magique. Mais quand j’y suis allée la première fois en 1990, je l’ai trouvée assez laide avec ses rues vétustes, ses graffitis politiques et ses affiches de martyrs disséminées partout. Ça m’a fait un choc. Où était passé le Ramallah dont on m’avait parlé ?

En me promenant dans les rues étroites, j’ai compris que c’est par les anciennes villas de pierres taillées, qui rappellent la grandeur passée, que s’exprimait la beauté de la ville. J’ai pu, aussi, trouver les derniers endroits où se réunit l’aristocratie qui n’a pas quitté le pays. Beaucoup de femmes que j’ai rencontrées sont semblables aux personnages de mon film, qui vivent dans leurs souvenirs et ne quittent pas leurs maisons afin de ne pas être confrontées à la réalité difficile de leur ville sous l’occupation. Ces maisons finissent par ressembler à des mausolées !

Ce sont ces images et ces souvenirs qui m’ont poussés à faire ce film. Je voulais m’intéresser au sort de l’aristocratie palestinienne après la guerre de 1967 ; c’est un sujet peu abordé en Palestine. On préfère plutôt s’intéresser aux camps de réfugiés, au mur, à la rivalité entre le Hamas et le Fatah, tout en ignorant cette partie de la population qui est sur le point de disparaître. Je pensais que les gens seraient contents de voir leur histoire sous cet angle pourtant il s’est avéré difficile de gérer les envies de chacun.

Ils ne s’attendaient pas à ça, surtout venant d’une réalisatrice palestinienne. Ils voulaient plutôt voir les points de contrôle, les martyrs et leurs mères en pleurs, les résistants, les réfugiés dans les camps. Avec La Belle Promise, je veux mettre en avant la réalité de la vie palestinienne, et montrer que les problèmes en Palestine, tels qu’ils sont montrés aujourd’hui, mettent trop souvent de côté la question de l’humain. Ce n’est pas qu’une question de morts, de territoires ou de martyrs mais plutôt d’êtres humains avec leurs forces et faiblesses, leur compassion ou leur entêtement. J’avais l’impression que cela manquait aux films palestiniens où nous sommes dépeints soit comme héros soit comme victimes, sans jamais parler des êtres en tant que personne. C’est précisément le sens de ma démarche.

L'occupation

J’ai voulu faire un film différent, mettre en avant les palestiniens, leur vie et leur dignité propres. Tout ce qui touche au sujet de l’occupation a déjà été traité. En tant que palestinienne qui vit dans mon pays sans vraiment avoir de pays, je me rends compte que, comme beaucoup d’autres réalisateurs palestiniens, j’écris des films à propos de l’occupation sans m’en rendre compte. C’est peut-être dû au fait que l’occupation est présente tout autour de moi : les soldats, les postes-frontières, les murs et les morts.

Je me suis rendu compte que j’incorporais tous ces éléments dans le film depuis le début. Par exemple, le couvre-feu imposé aux habitants de la villa, l’isolation par rapport au reste du monde. Le mur tout autour de la villa ressemble au mur autour de la Cisjordanie et ça n’est pas une coïncidence. Au départ, le mur était censé être beaucoup plus haut et cacher la lumière, mais pour des raisons de budget nous avons dû nous contenter de quelque chose de plus petit. Quand j’ai commencé à écrire ce scénario, je voulais raconter l’histoire de ces trois sœurs qui ont arrêté le temps dans leur maison pour ne pas faire face aux événements de l’extérieur. Elles se sont enfermées dans cette villa malgré la chute de l’aristocratie de Ramallah, la perte de leurs terres et de leur statut.

Sans le vouloir, j’ai vu que j’avais écrit un film sur l’occupation, l’internalisation de l’occupation que chacun se fait subir. J’ai utilisé tous les symboles qu’on retrouve sous l’occupation aujourd’hui, comme la balle d’arme à feu que Khaled donne à Badia. Tout cela explique aussi pourquoi la majeure partie du film se passe à l’intérieur de la villa, qui reflète la réalité de Ramallah, entourée par un mur.

Son et musique

Nous avons décidé avec le monteur son, Gil Toren, de ne pas incorporer les bruits d’extérieurs comme les hélicoptères, les voitures ou les coups de feu au début du film ; c’était pour mieux souligner la différence avec la vie calme et ordonnée de la villa. Je voulais que la villa soit un monde en elle-même, séparée de l’extérieur, loin de Ramallah et de ce qu’il s’y passe. Au fur et à mesure du film les bruits de Ramallah viennent à la villa. Pour ce qui est de la musique, je voulais que le compositeur Boaz Schory utilise de la musique classique dans le même ton que ce que Badia avait joué au piano et ce jusqu’à la fin du film.

Photographie

L’ordre, la perfection et la grandeur qui se dégagent de la villa représentent symboliquement le monde parfait dans lequel ces femmes souhaitaient rester. C’était quelque chose que je voulais montrer à l’écran. Avec mon ami et directeur de la photographie, Yaron Scharf, nous avons donc décidé de filmer les scènes d’intérieur en plans séquences et fixes, pour créer plus de contraste vis-à-vis des scènes en extérieur, plus chaotiques et moins belles, qui reflètent la situation en Cisjordanie.

Costumes

Les costumes ont été réalisés par Hamada Atallah, qui avait pour mission de montrer une aristocratie déchue, mais qui n’en perd pas moins sa fierté et son sens des traditions. Il a choisi d’accorder la couleur des robes des sœurs – surtout Juliette et Violette – à la façon dont elles se comportent vis-à-vis de Badia dans chaque scène. Pour le premier tiers du film je voulais faire croire aux spectateurs qu’ils regardaient un film des années 1960, avec ses voitures, ses costumes, ses meubles et ses mœurs. Je voulais créer un choc lorsque les femmes sortent dans les rues de Ramallah pour la première fois et qu’on découvre que le film se déroule en fait dans les années 2000.

 

Suha Arraf