Après deux documentaires remarqués (Les Enfants du prophète et Les Noces persanes), vous avez choisi de passer à la fiction avec Le Petit Homme. Pourquoi ?
Dès le départ, je souhaitais raconter une histoire qui soit à la frontière de la fiction et du documentaire. Pour le scénario, j’ai pris comme point de départ des histoires vécues afin de développer un récit qui soit profondément ancré dans le réel. Je savais aussi que je voulais travailler avec des acteurs non-professionnels et laisser la place à l’improvisation pour qu’ils vivent la scène devant la caméra plus qu’ils ne la jouent.
Mon idée était d’illustrer le mot-clé « intégration » du point de vue des réfugiés. Quand on parle d’intégration, dans les médias notamment, c’est d’un point de vue extérieur : les migrants sont le sujet du débat, mais n’en sont jamais la parole. Mon but, aussi parce que j’ai vécu enfant ce processus de migration et d’intégration, était de présenter cette situation de l’intérieur.
Vous êtes arrivée de Téhéran à Vienne à l’âge de 12 ans…
Effectivement, je sais ce que cela veut dire pour un enfant d’être immergé soudainement dans une culture nouvelle et étrangère où il faut se battre pour garder pied. L’arrivée est difficile : vous êtes bel et bien là, votre corps est là, mais vos émotions mettent un peu plus de temps à suivre.
Vos souvenirs d’enfance sont-ils la raison pour laquelle vous avez choisi d’adopter le point de vue d’un enfant ?
L’enfance est une période déterminante. J’ai eu la chance de savoir déjà parler allemand quand je suis arrivée à Vienne : cela a facilité mon intégration au sein de la société autrichienne, pour autant j’ai eu longtemps le sentiment de ne pas être acceptée par la majorité de la population.
J’étais également intéressée par ce que les psychologues appellent la « parentification ». Il s’agit de ce poids que portent souvent les enfants de famille immigrées : ils sont contraints de grandir trop vite et d’assumer des responsabilités qui ne sont pas de leur âge. Ils apprennent la langue du pays d’accueil plus vite que leurs parents, du coup ce sont eux qui font office de traducteurs voire de médiateurs entre leurs familles et la société nouvelle qui les entoure.
Vous avez tourné Le Petit Homme dans le camp de réfugiés de Macondo, à Vienne, où vivent plus de 2 000 personnes. Comment ces dernières ont-elles réagi à votre projet ?
J’ai passé beaucoup de temps là-bas avant même de démarrer ce projet. J’y ai animé notamment des ateliers de cinéma pour les enfants. Plusieurs de ceux qui ont pris part à ces ateliers ont d’ailleurs participé ensuite au film.
Les adultes étaient plus sceptiques. A cause de ce qu’ils ont vécu avant d’arriver en Autriche, ils sont le plus souvent méfiants vis-à-vis des personnes étrangères à la communauté de Macondo.
Leur participation au projet était essentielle à mes yeux. Je voulais que nous puissions travailler tous ensemble, qu’ils se sentent concernés, qu’ils soient impliqués. Il ne s’agissait pas simplement de faire de la figuration à l’écran. Certains d’entre eux ont aidé à l’aménagement des décors, d’autres aux repas. Nous avons ainsi demandé à des femmes tchétchènes et somaliennes de cuisiner pour tout le monde sur le plateau. Nous avons essayé de maintenir en permanence un rapport qui soit autant respectueux qu’égalitaire.
Comment avez-vous connu ce camp de réfugiés ?
Je l’ai découvert par accident. J’avais entendu parler de ce camp de réfugiés dans la banlieue de Vienne qui accueille des réfugiés du monde entier depuis les années 1950. La première vague de migrants est venue de Hongrie, la seconde de Tchécoslovaquie, puis ce fut du Chili et du Vietnam.
L’histoire de Macondo est aussi l’histoire des guerres qui ont marqué les 60 dernières années. Ce sont les réfugiés latinos américains qui ont donné son nom à ce lieu. Aujourd’hui, les habitants de Macondo sont originaires de plus de 20 pays. Les nouveaux venus arrivent essentiellement de Tchétchénie, de Somalie et d’Afghanistan.
Le jeune garçon qui joue Ramasan a-t-il été lui-même une inspiration pour son personnage ?
Non. J’ai imaginé ce personnage comme j’ai écrit le scénario : en me servant du réel pour construire une fiction, en concentrant en une seule histoire toutes les histoires que l’on m’avait racontées.
Le personnage de Ramasan, comme celui de sa mère ou du meilleur ami de son père disparu, est inspiré de personnes que j’ai rencontrées, mais ce ne sont pas elles que vous voyez à l’écran. Ce ne sont pas non plus des acteurs professionnels. Il s’agissait pour moi de travailler avec des individus dont les parcours personnels étaient proches des personnages du film.
Comment avez-vous trouvé Ramasan ?
Nous savions tous que le rôle de Ramasan exigerait beaucoup du comédien choisi, d’autant plus que celui-ci allait devoir porter entièrement le film. D’un côté nous avons organisé des séances de casting, de l’autre nous avons mené nos propres recherches au sein de la communauté tchétchène. Nous improvisions à chaque fois de courtes scènes, sans rapport avec le film, afin d’évaluer la capacité de ces jeunes garçons – qui avaient tous entre 10 et 13 ans – à gérer certaines émotions. Ramasan ne vit pas à Macondo, mais dans un foyer avec ses parents et ses trois sœurs.
Il avait 11 ans au moment du tournage et venait tout juste d’entrer au collège. Dès que je l’ai vu, j’ai été frappée par son assurance. C’est un garçon à la fois dur, sensible et intelligent, soit le mélange parfait pour le rôle.
Vous ne parlez pas tchétchène. Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens ?
La plupart des enfants sont bilingues. Leur allemand est même excellent. Par ailleurs, si vous ne comprenez pas une langue, vous accordez tout de suite plus d’attention à la pose et au langage corporel, et cela peut s’avérer bénéfique. Pendant le tournage, j’avais bien sûr des interprètes avec moi, tout comme au moment du montage. Leur rôle était surtout de m’aider à savoir si les dialogues sonnaient justes et si les échanges étaient aussi naturels que je pouvais l’espérer.
Aviez-vous écrit tous les dialogues ou laissiez-vous de la place à l’improvisation ?
J’avais un scénario entièrement dialogué dans lequel j’incorporais parfois des phrases que j’avais entendues sur place. Ce scénario, je le gardais néanmoins pour moi. Les comédiens ne l’ont jamais lu que ce soit avant ou après le tournage. Je ne voulais pas qu’ils récitent des dialogues appris par cœur, je voulais qu’ils soient spontanés devant la caméra.
Comment pouvaient-ils savoir ce que vous attendiez d’eux ?
Je leur avais donné les grandes lignes du récit. Nous avons ensuite tourné le film dans l’ordre chronologique de manière à ce qu’ils puissent évoluer eux et leurs personnages au rythme du récit. Nous ne faisions pas de répétitions : je leur expliquais la scène, je les faisais improviser devant la caméra, et nous ne tournions généralement qu’une seule prise.
Il arrivait parfois que nous fassions une seconde prise, mais il ne s’agissait pas de parfaire le jeu des comédiens, c’était plus une manière de tirer le meilleur parti de chaque situation. De par mon expérience comme documentariste, je travaille de façon très intuitive, j’essaie toujours de rester le plus proche des gens afin que leur personnalité transparaisse à l’image.
Etait-ce difficile en tant que femme de travailler avec une distribution exclusivement masculine à l’exception peut-être de la comédienne qui interprète la mère de Ramasan ?
C’est vrai que ce fut intense. La culture tchétchène est très patriarcale. Le rôle de l’homme et la figure paternelle sont importants : le mari veille ainsi sur l’honneur de sa femme. Les acteurs principaux n’ont pas eu de problème à m’accepter dans mon rôle de réalisatrice. Je pense qu’ils avaient conscience que nous formions tous ensemble une équipe qui partageait un objectif commun. En revanche, certains figurants avaient plus de mal à accepter mon autorité parce que j’étais une femme.
Le Petit Homme raconte tout de même l’histoire d’un jeune garçon qui développe sa propre image de la masculinité…
L’image idéale de la masculinité est en effet une thématique centrale du film. Ramasan idéalise son père : cet homme qu’il a très peu connu, ce héros de guerre qu’il connaît surtout à travers le récit qu’en font ses proches. Puis il rencontre Issa, l’ami de son père, un vétéran, un homme blessé, qui ne correspond pas vraiment à cette image idéalisée de l’ancien combattant. Ramasan va pouvoir dès lors surmonter la dominance symbolique de son père. C’est un point clé pour moi.