Comment avez-vous entendu parler de l’histoire du petit Mohammad ?

J’ai d’abord été contacté par le docteur Raz Somech de l’hôpital Sheba de Tel Hashomer (Tel-Aviv) par e-mail : il me demandait de faire tout ce que je pouvais pour sauver Moham- mad, un bébé de Gaza né sans système immunitaire et auquel lui seul accordait une chance de survie. En tant que journaliste, je n’avais à ma disposition que ma caméra et mon expérience au journal télévisé, et je m’en suis servi. Il a suffi d’un seul reportage sur Mohammad à la télévision pour réunir l’argent nécessaire à son opération.

Du coup, je peux dire que ma mission de journaliste, à ce moment-là, était remplie. Mais pour une raison inexplicable, quelque chose m’a retenu à l’hôpital. Et j’ai continué à rendre visite à Mohammad et Raïda, sa mère, et à les filmer, sans vraiment savoir ce que j’allais bien pouvoir faire de ces images, et si elles allaient être utilisées pour un reportage ou un film.

Et pourtant, il est arrivé un moment où mes producteurs et moi-même avons compris que cette histoire devait donner lieu à un long métrage de cinéma. C’était aussi une vraie chance pour moi de pouvoir donner mon propre point de vue sur le conflit israélo-palestinien, après avoir été envoyé spécial à Gaza pendant vingt ans. C’est quelque chose que je ne pouvais pas faire en tant que journaliste.

Saviez-vous, dès le départ, que vous alliez apparaître dans le film, par le biais d’une voix-off et parfois à l’écran ?

Je n’aurais jamais cru une seconde que je serais à l’image. Dans mon travail journalistique, je m’efforce de me focaliser totalement sur mon sujet, et jamais sur moi – car je ne suis qu’un médiateur entre les faits et le public. Mais une fois qu’on a commencé le travail de montage, mes producteurs en ont fait une condition. Ils m’ont dit – et ils avaient raison – que ce film était mon histoire, et que je faisais partie intégrante du déroulement des faits, que je le veuille ou non.

Le film parle aussi d’abnégation, comme en témoigne l’attitude des docteurs Raz Somech et Izzeldin Abou El-Eish. Oui, et l’une des expériences les plus marquantes que je retiens de ce tournage, c’est d’avoir pu rencontrer quelqu’un comme le docteur Raz Somech qui fait son travail avec une générosité totale. Et il est comme ça 365 jours par an, et pas seulement quand il y a des caméras près de lui.

Son travail consiste à sauver des vies, et il l’accomplit avec abnégation et sensibilité. Quant au docteur Abou El-Eish, il est devenu un militant pour la paix. J’ai été honoré d’avoir partagé sa vie et son parcours.

Quand Raïda vous annonce qu’elle serait prête à sacrifier son fils au nom d’Allah, avez-vous sérieusement envisagé d’arrêter le film ?

J’étais tellement en colère et déprimé après cette conversation que j’ai vraiment souhaité interrompre le tournage. Je ne voulais plus du tout retourner à l’hôpital. Mais une fois la colère retombée, j’ai compris que, par-dessus tout, je souhaitais comprendre ce qui avait poussé Raïda à tenir ces propos. Je ne pouvais pas me résoudre à l’idée qu’une mère puisse se battre pour sauver la vie de son enfant pendant des mois et des mois, et tienne ensuite ce genre de propos.

Lorsqu’elle se rétracte et déclare qu’elle a tenu ces propos parce qu’on l’accusait de sympathiser avec les Israéliens, pensez- vous qu’elle dise la vérité ?

Je crois que c’est à chaque spectateur de se faire sa propre opinion. J’ai mon avis sur la question, mais j’ai entendu tellement d’opinions contradictoires là-dessus que je préfère que les gens voient le film et se fassent leur propre idée.

Quand la famille de Mohammad découvre la vie en Israël, on prend conscience du gouffre qui sépare Gaza de l’Etat hébreu. Cela peut-il permettre aux Israéliens de mieux comprendre les conditions de vie dans les territoires ?

Tout à fait. J’ai eu beaucoup de réactions de la part d’Israéliens qui ont eu le sentiment que le film leur avait offert un regard inédit sur la vie à Gaza. Cela fonctionne dans les deux sens car je crois que la diabolisation mutuelle entre nos deux peuples est l’un des problèmes les plus graves. On ne peut l’endiguer qu’à partir du moment où on apprend à se connaître. Ce qui est étonnant, c’est que le seul espace où cela se déroule actuellement, c’est dans les hôpitaux israéliens, où Israéliens et Palestiniens se battent côte à côte dans un but commun.

Le contraste entre les festivités du 60ème anniversaire d’Israël et le désarroi de la famille de Mohammad à ce moment-là est saisissant...

Dans ce film, rien n’était prévu à l’avance : les choses se sont déroulées, tout simplement, sans qu’on n’y puisse rien. Mais la réalité est plus forte que n’importe quel scénario de fiction, et nous nous sommes retrouvés confrontés à beaucoup de moments déchirants que nous avons voulu intégrer au film.

Quand la guerre avec Gaza a éclaté, avez-vous perdu espoir ?

Nous avons commencé le montage du film avant le début de la guerre, et nous ne savions pas alors quelle serait l’issue de Precious Life. La guerre a bouleversé nos plans mais nous avons néanmoins poursuivi le tournage.

Au départ, avez-vous pensé que vous pourriez contrôler la situation ?

Nous n’avons jamais tenté d’avoir la moindre maîtrise sur les événements. La seule initiative que j’ai eue, c’est de participer au combat pour sauver la vie de Mohammad. Le film s’est, en quelque sorte, déroulé sous mes yeux, et j’étais là, avec ma caméra, pour capter les événements. Je n’ai jamais écrit de scénario, ou établi de plan de travail, et il n’y avait ni début, milieu ou fin. C’était une pure démarche de documentaire capté sur le vif.

Comment Precious Life a-t-il été accueilli en Israël ?

Les spectateurs ont été très émus par le film. Il a sans aucun doute touché un point sensible chez les Israéliens. Mais il a aussi suscité un vaste débat. J’ai eu beaucoup de réactions de la part des gens, et pas seulement au sortir de la projection, mais des jours et des semaines plus tard. Le film ne les lâche pas. Pour moi, c’est un formidable compliment.

Est-ce que la famille de Mohammad a vu le film ?

Ses parents ont assisté à la projection au festival du film de Jérusalem. J’avais fait en sorte qu’ils le voient d’abord en DVD pour leur éviter d’être choqués ou mal à l’aise. Ils ont été très émus après avoir vu le film. Ils m’ont dit : «Désormais, vous n’êtes plus seulement notre ami, vous êtes notre frère.»

Le film a-t-il été projeté dans les territoires palestiniens ?

Pas pour l’instant. Mais le producteur du film m’a expliqué que si le film n’est pas montré dans les pays arabes, il s’arrangera pour qu’il puisse être piraté.

Pensez-vous que ce type de documentaire puisse changer les mentalités ?

J'aimerais penser que le cinéma est à même de produire des changements, même s'ils sont infimes.