Comment est née l'idée du film ?

J'ai écrit le scénario de Johns lors de mon premier Noël à Hollywood, en pleine canicule (il faisait plus de 3o°C). Tout le monde était parti à Aspen ou Hawaï pour les fêtes. La ville était déserte. Les vents de Santa Anna soufflaient. J'étais complètement déprimé et désemparé. Il n'est pas censé faire si chaud à Noël ! Et puis j'étais seul, sans aucun contact. Je me sentais complètement en marge. C'était lugubre. Un matin, en roulant sur Santa Monica Boulevard, j'ai vu des jeunes mecs qui tapinaient dans la rue. Ces gamins incarnaient pour moi la solitude et la marginalité. Je décidai d'en faire une histoire. Le cadre idéal pour un conte de Noël ! Une histoire d'amitié et d'amour dans un univers dépourvu d'humanité. Ce serait Johns !

Vous n'aviez pas d'inquiétude ? D'être étiquetté, ou critiqué ?

J'étais d'une part, parfaitement conscient que je ne devais absolument pas renforcer les stéréotypes prévalant dans les grosses productions hollywoodiennes et d'autre part, j'avais décidé de réaliser un film accessible à tout le monde, alors que je préfère les ambiances sombres, limites, dures et réalistes... c'est pourquoi j'ai limité le sexe et la violence pour me concentrer sur la relation entre John et Donner. Que mon sujet aille vers une fable moderne... Ce qui me ferait vraiment plaisir, c'est que Johns devienne un classique de Noël qui serait diffusé chaque année juste après It's a wonderful life !

C'est ce qui vous a poussé vers la fiction plutôt que vers le documentaire ?

J'écris sur ce qui m'arrive dans la vie. Je m'intéresse à l'amitié, aux liens qui se créent entre les gens et je voulais que les deux personnages principaux vivent une amitié dans un contexte dur où l'amitié n'existe quasiment jamais. Ces jeunes dans la rue n'ont pas de rêve, ils vivent dans l'instant, ils ne pensent ni à l'an prochain, ni au mois prochain, ni à la semaine prochaine, ni même au lendemain, uniquement à l'instant présent. L'important c'est de survivre. Il n'y a pas de place pour l'amitié dans leur univers. J'aime traiter des convictions, car je ne suis pas sûr de croire en quoi que ce soit. J'aime travailler sur des personnages dont les croyances et les convictions sont remises en question. J'ai grandi dans une famille tolérante qui ne supportait ni les préjugés ni l'ignorance. Mes travaux dans le journalisme et la réalisation de documentaires à Boston, m'ont appris à explorer des mondes très divers et à partager un temps la vie des gens, si différents soient-ils !

Comment avez-vous procédé ?

J'ai passé des mois dans la rue à interviewer les garçons. Je suis allé dans les quartiers chauds où ils se prostituent, équipé d'un magnétophone et lesté d'argent liquide. La plupart de ces jeunes mecs sont armés et défoncés. Je les payais pour qu'ils me parlent. J'ai rencontré trois types de prostitués : ceux qui sont hétéros et ceux qui disent l'être (bien trop paumés pour savoir ce qu'ils sont) et ils sont majoritaires - ils couchent avec des types pour l'argent. Ce sont les plus dangereux car drogués. Ensuite il y a les jeunes gays, les cas les plus dramatiques. En général leur famille les a rejetés parce qu'ils sont gays. Et puis les travestis qui gagnent de l'argent en travaillant plus confortablement.Wilson Cruz, l'un des acteurs du film, a connu cette terrible situation. Il a annoncé à son père, un 24 décembre ! -son homosexualité. Celui-ci l'a viré de la maison, Wilson s'est retrouvé à la rue, après avoir été quelque temps hébergé par des amis. Il ne s'est pas prostitué mais ses compagnons de rue oui. Lui a pu éviter ça et s'en sortir... Il a d'autres problèmes maintenant : Wilson est un acteur ouvertement gay et auquel on n'offre que des rôles de gay, une véritable insulte à son talent et à ses capacités d'acteur.Le premier garçon que j'ai interviewé, John, était un mulâtre de 20 ans originaire de Boston extrêmement charismatique. Il était sans domicile fixe et se disait hétéro comme la plupart des autres. Il est devenu le modèle de l'un des personnages. David Arquette l'a rencontré longuement - Dans la rue j'ai découvert un univers de gamins aux abois qui ne reculent devant rien pour se faire du fric : faire chanter les clients, les menacer avec des couteaux, voler des objets de valeur etc.. il y va de leur survie ! L'un d'eux m'a dit qu'il était prêt à tout pour s'en sortir, même - littéralement - à poignarder dans le dos un copain pour manger. Comment peut-on alors parler de copains ? Leur instinct de survie leur permet de vivre au jour le jour dans cet environnement particulièrement hostile. Ils restent persuadés qu'il est très difficile, voire impossible de se faire des amis dans la rue. Ils constituent seulement pour de très courts laps de temps des «familles» sur lesquelles ils ne peuvent pas compter pas pour s'en sortir... David, Lukas et moi avons passé du temps à arpenter le Santa Monica Boulevard afin de nous imprégner de la vie de ses garçons. Tous, acteurs, producteurs et réalisateur, nous voulions être sûrs d'être cohérents et à l'aise, avant de nous lancer dans un sujet aussi difficile.

Comment s'est opéré le choix de David Arquette ?

Le casting de John s'est avéré difficile parce que le personnage s'inspirait d'un garçon. En outre, je pensais qu'un acteur hollywoodien serait peu crédible dans le rôle d'un type qui vit dans la rue. Ces jeunes font beaucoup plus vieux que leur âge. Ils se sont endurcis. J'ai dû auditionner une quarantaine d'acteurs. David était le plus authentique par rapport au sujet du film - survivre dans la rue. On ne serait pas surpris qu'il y vive. Ce que je veux dire, c'est qu'il ne va pas au gymnase faire de la gonflette. C'était lui le plus crédible. Il avait le talent et le charisme pour tenir le rôle principal d'un film. Là, il s'est totalement approprié le personnage.

Et de Lukas Haas ?

Nous voulions un acteur capable de traduire une certaine naïveté. Donner est en effet un novice de la prostitution. Dès que nous avons rencontré Lukas Haas, nous avons arrêté les recherches ! En grandissant, Lukas est devenu en quelque sorte le poète beatnik du cinéma des années 90. Sa personnalité, sa luminosité et son jeu, quels que soient les films, laissent entrevoir une grande richesse intérieure. Il a interprêté des tas de rôles dans de bons films, mais aussi dans des films curieux, voire obscures... en leur apportant une douceur palpable ainsi qu'une complexe richesse émotionnelle qui font de lui l'un des acteurs les plus respectés de sa génération. Quoiqu'il ait passé une bonne partie de sa vie sur des plateaux de tournage, Lukas a conservé son innocence, l'une de ses plus grandes qualités. Cette innocence et sa façon d'être collaient parfaitement au personnage. Il a évité tous les clichés de l'amour sans espoir et rendu son personnage unique. "Je ne me dis pas que ce film changera le monde - le cinéma n'a jamais eu ce genre d'impact sur moi. C'est le personnage qui m'intéresse." nous a-til déclaré. En outre, David Arquette et Lukas Haas en auditionnant ensemble ont immédiatement sympathisé. Sur le tournage ils sont très vite devenus amis. Dans Johns , le lien qui les unit est réel, sincère.