Alors qu’il faisait un rêve après avoir vu Ring, mon coscénariste C. Robert Cargill a eu l’idée de Sinister. Suite à ce terrible cauchemar, il a envisagé ce projet pendant des années, mais comme il est critique de cinéma professionnel, et non pas scénariste, il ne savait pas vraiment comment s’y prendre. J’avais fait sa connaissance sur Internet, et on ne s’était rencontrés qu’une seule fois, mais il y a deux ans, par une nuit froide de janvier à Las Vegas, je suis tombé sur lui et on a décidé d’aller prendre un verre jusqu’au petit matin. Il a avalé cinq caucasiens – un cocktail à base de vodka – et puis, il s’est mis à me parler de Sinister. J’ai été captivé. On a réussi à convaincre le producteur Jason Blum de s’engager dans le projet la semaine suivante, et cinq semaines plus tard, le scénario était bouclé. On a rapidement enchaîné avec le tournage et le film a été finalisé moins d’un an après.

Pendant la phase de casting, je me demandais vraiment qui pouvait incarner Ellison Oswalt. Ce que je craignais, c’est que comme Ellison est un personnage profondément antipathique, le spectateur le prenne en grippe. Si je faisais une erreur de casting, le public ne s’intéresserait plus à l’histoire car il se mettrait à détester Ellison, tout simplement. J’ai donc choisi Ethan Hawke car j’étais sûr qu’il saurait interpréter ce personnage foncièrement désagréable, sans que le spectateur ne se détourne de lui. Ensuite, Ethan m’a présenté à Juliet Rylance et, après lui avoir fait passer une audition, je me suis rendu compte qu’elle correspondait parfaitement au rôle de la femme d’Ellison.

Le tournage s’est passé dans la joie et la bonne humeur, parce que c’était la première fois de ma vie que je tournais un film en toute liberté. Je n’ai pas dû apporter de changements au scénario en fonction des remarques du studio, et j’ai conservé la maîtrise du montage final, si bien que Sinister correspond très exactement à mon projet de départ. Rares sont les cinéastes qui ont la chance de connaître une telle expérience.

Comme tous les films d’horreur, Sinister parle de la peur. Mais il existe toutes sortes de peurs et elles n’ont pas toutes la même intensité. Tous ceux qui paient pour aller voir un film d’horreur le font pour éprouver, par personnages interposés, un sentiment d’angoisse pure, dans un cadre rassurant. Ils ont envie de se faire peur. Du coup, mon principal objectif était de réaliser le film d’horreur le plus angoissant possible. Mais je voulais aussi que le film raconte une histoire forte qui résonne chez le spectateur. Ellison Oswalt a souvent peur dans Sinister, que ce soit à cause des films Super 8 qu’il regarde, des bruits inexplicables dans la maison, du comportement de ses enfants etc. Mais on peut davantage s’identifier aux peurs les plus profondes du personnage qu’à ses réactions face aux événements terrifiants qui se produisent autour de lui. Il a peur de perdre son statut. Il a peur de perdre sa fortune et sa célébrité. Il a peur de ne plus être considéré comme un type qui a réussi dans la vie.

C’est cette angoisse – que je partage – qui guide ses décisions. Et c’est là le vrai sujet de Sinister : les choix que fait Ellison – comme ceux qu’il ne fait pas – à cause de ses peurs les plus enfouies. Et ce qui rend le personnage intéressant, c’est que si le spectateur perçoit sans mal ses angoisses profondes, lui ne les voit pas, bien qu’elles rythment sa vie.

Par ailleurs, Sinister est un film d’horreur qui parle de ceux qui regardent des films d’horreur. J’aime ce genre car il oblige le public (dont je fais partie) à affronter tout ce qui nous fait peur. Un bon film d’horreur peut nous immuniser contre les véritables fléaux du monde en nous obligeant à les regarder en face, à en admettre l’existence, et à reconnaître que nous sommes souvent démunis pour les juguler.

Un bon film d’horreur est la métaphore d’angoisses humaines indicibles et innommables, et peut – et devrait – avoir des effets thérapeutiques bénéfiques. Pourtant, les bons films d’horreur présentent aussi des risques car ils peuvent nous terroriser à l’excès. On peut ainsi avoir des insomnies pendant plusieurs nuits d’affilée après avoir vu un tel film. On peut aussi réveiller des peurs profondément enfouies en nous qui risquent d’être incontrôlables. Et c’est aussi ce dont parle Sinister : le danger et l’excitation qu’on peut ressentir en regardant un film d’horreur. Il ne s’agit pas d’un film d’horreur à grosses ficelles, mais d’un film qui tente d’aborder un vrai sujet, et cela est lié à ce dispositif de mise en abîme puisque Sinister parle d’un personnage qui regarde des films d’horreur.

Enfin, on me pose souvent la question de savoir si Sinister est composé d’images de films amateurs. La réponse est non : le film parle d’un personnage qui découvre ces films amateurs. Et pour moi, c’est beaucoup plus fort.

Scott Derrickson