Comment est née l'idée du film ?
Lorsque j'ai commencé à voyager en dehors d'Israël, en particulier aux Etats-Unis, j'ai réalisé que beaucoup de gens n'avaient jamais entendu parler des Palestiniens vivant en Israël, des Palestiniens qui avaient la nationalité israélienne. Ces gens, appelés aussi Arabes israéliens, sont les autochtones restés après 1948 et à qui on a donné un passeport israélien. À chaque fois, les gens pensent que si vous venez d'Israël, vous êtes juif. J'ai dû ainsi souvent expliquer mon histoire, et d'où je viens. J'avais donc très envie d'écrire un film traitant de la réalité dans laquelle j'ai grandi. Très naturellement, j'ai choisi de raconter une histoire ayant lieu dans ma ville natale et inspirée par des personnages et des lieux réels.
En tant que réalisateur, mon approche est de faire des films à la fois politiquement et socialement engagés, mais aussi distrayants, car je pense que c'est une fonction essentielle du cinéma. Jawdat est comme beaucoup de jeunes, en conflit avec son père, toujours fourré avec ses copains, et attiré par les filles de son âge. Dans le même temps, toutes ces relations renvoient à la situation dans laquelle il vit : le quotidien d'un Arabe en Israël.
20% de la population israélienne est palestinienne et vit dans des villages et villes ghettos à travers le pays. Nous grandissons au sein de notre propre communauté, avec nos propres écoles, lesquelles ne sont pas intégrées à la société israélienne au sens large. Après le lycée, beaucoup de jeunes gens entrent à l'université ou commencent à travailler. Et c'est la première fois qu'ils vivent avec la population juive israélienne. Quitter la maison est une période de transition majeure dans la vie des jeune adultes, dans toutes les cultures, mais elle est particulièrement singulière pour les Palestiniens Israéliens qui prennent alors pleinement conscience de leur statut de citoyens de seconde zone.
Dans les médias, la lutte pour l'égalité des droits est éclipsée par la géopolitique régionale. Il est difficile d'éviter de parler politique au Moyen-Orient mais je pense que tous les jeunes à travers le monde cherchent les mêmes choses. C'est ce qui rend l'histoire du film universelle. Mais la réalité politique dans laquelle évoluent les personnages de mon film ajoute un autre dimension à l'histoire.
La lutte contre l'antenne symbolise-t-elle l'attachement à la terre et l'usage du téléphone portable le passage des frontières ?
C'est un problème complexe en effet. L'antenne est le symbole de l'oppression, celle d'un peuple en souffrance qui se retient à sa terre afin de survivre. Ce peuple, ce sont les Palestiniens, qui ont été traumatisés par les évènements de 48. L'idée que vous pouvez perdre votre terre et votre maison et devenir réfugié du jour au lendemain, cela est terrifiant pour n'importe quel peuple. Plus un peuple se sent opprimé et plus il s'accrochera à sa terre. Cela est particulièrement vrai pour l'ancienne génération.
À l'opposé, pour la jeune génération, l'antenne n'est pas tant une menace qu'une porte ouverte sur le monde. Elle permet de s'ouvrir à un éventail d'opportunités et de possibilités ; elle permet de traverser les frontières. Ainsi, Jawdat, dans le film, essaye de rencontrer une fille de Ramallah grâce à son téléphone portable. La technologie a créé un fossé intergénérationnel. Est-ce que la jeune génération parviendra à ses fins ? Peut-elle le faire en ignorant la génération précédente ? Mon sentiment est qu'il n'est pas possible de mûrir et de traverser les frontières si l'on n'a pas au préalable compris son identité et ses racines.
Les différences de langue (arabe/hébreu) marquent-elles les limites de l'intégration des Arabes en Israël ?
Effectivement, avoir un accent arabe en hébreu crée une barrière pouvant limiter, voire empêcher, tout possibilité d'intégration dans certains domaines de la société israélienne. Au risque de paraître simpliste, je dirais que nous venons tous au monde avec l'idée que tout est possible et que nous sommes tous les mêmes. Ça, c'est Jawdat dans le film. Il croit que "l'amour n'a pas de frontières". Mais d'une façon ou d'une autre, la réalité nous rattrape. Musulmans, Chrétiens, Juifs, Blancs, Noirs, de gauche, de droite, toutes ces définitions créent des frontières entre nous. Dans le film, grâce aux femmes, Jawdat franchit certaines barrières et avec cela, il perd sa naïveté et devient plus conscient de la réalité qui l'entoure.
Comme dans votre court-métrage "Be Quiet", pourquoi choisissez-vous le ton de la dérision pour aborder ce contexte particulier ?
Je pense qu'utiliser la comédie pour traiter de sujets sérieux est plus efficace. L'humour est un dénominateur commun et grâce à cela il permet à l'histoire de sortir de son particularisme pour atteindre une forme d'universalité. Par ailleurs, j'ai grandi dans un village et une famille possédant un sens de l'humour et de la dérision très développé. L'humour fait partie de notre quotidien. Je voulais montrer cet aspect de notre société que l'on ne voit pas souvent.
Alors que nous sommes dans la comédie, vous restez réaliste ?
En effet je pense que la comédie peut révéler la réalité. Je pense aussi qu'étant donné le climat politique difficile, l'humour s'est développé comme antidote contre la tension politique anxiogène entre Israël et Palestine.