Comment avez-vous réagi à la lecture du scénario ?
J’ai réagi à la proposition des frères Larrieu avant de réagir au scénario. J’avais très envie de travailler avec eux depuis que j’avais lu un article où ils parlaient de leur univers décalé, mélangeant documentaire et fiction. J’étais sûre qu’une porte pourrait s’ouvrir sur un autre imaginaire que ceux auxquels j’étais habituée. J’ai beaucoup travaillé en studio, et la perspective de jouer dans la nature avec des metteurs en scène qui la connaissent et l’aiment, une vraie nature forte, voire violente, cela m’attirait énormément. Être en accord avec le cinéma que j’aime et tourner dans une nature magnifique, c’était parfait. J’ai aussi apprécié l’histoire de Peindre ou faire l'amour (2004) , ce portrait de gens épanouis, cet hymne à la sensualité joyeuse, une sensualité complète.
De quoi avez-vous discuté avec Arnaud et Jean-Marie Larrieu avant le tournage ?
Nous nous sommes rencontrés dans un bar, j’étais un peu intimidée, alors j’ai beaucoup parlé. Eux sont restés silencieux - surtout Arnaud ! J’ai raconté le film que j’avais vu dans leur scénario, qui n’était pas forcément le même que celui qu’ils avaient imaginé, mais cela n’avait aucune importance. Ils avaient allumé la lumière et j’allais au bout de mon désir.
Comment définiriez-vous votre personnage et comment l’avez-vous travaillé ?
Madeleine est une femme douée pour bien attraper le temps qui passe. Elle aurait pu rester ordinaire, banale, mais son amour de la sensualité et de la nature a fait que chaque jour qui se lève est exceptionnel pour elle. Elle vit en accord avec l’espace, le temps, le vent, se sent à égalité avec les arbres, les pierres, la feuille, la fourmi, le chien, que sais-je encore ! A égalité sur la même terre, au même moment. Je ne vois donc que de la joie dans ce personnage. La plupart des gens sont engloutis dans le quotidien, les soucis, il leur est très difficile d’être simplement bien. Madeleine vit une révélation physique. A travers elle, je voulais dire que le corps, quand il fonctionne bien, est une création extraordinaire dont on n’est pas toujours conscient, et qu’il faut fêter. J’ai travaillé la constitution du personnage en repérant certains lieux de tournage, je suis aussi allée voir des musées de peintres régionalistes à Grenoble. Je ne connaissais pas cette région, que j’ai découverte toute seule avec dans un coin de ma tête, l’idée de suivre ma ligne, mon idée pour le film. Ensuite sur le tournage, je me sentais souple et les frères pouvaient me demander ce qu’ils voulaient, mais je suis restée moi-même. J’étais docile et sauvage à la fois.
Quel souvenir gardez-vous de cette aventure ?
C’était un plaisir intense de tourner un film subtil pour le comédien, sans scène de type “concours de conservatoire” tonitruante. La vie devait passer dans nos regards, nos gestes, nos mouvements, nos visages, nos cheveux, tout cela sous le regard des frères. La rencontre avec eux, d’ailleurs, a été magnifique. Ce sont des personnes très riches, cultivées mais humbles, poétiques. De plus, ils appartiennent à une nouvelle génération de cinéastes français, et cela me donne l’impression que le chemin ne s’arrête pas pour moi ! Je pense encore beaucoup à ce tournage aujourd’hui et à l’aventure du Festival de Cannes. On a vécu quelque chose qu’on n’oubliera jamais. Et bien sûr il y a Daniel Auteuil, avec qui je n’avais jamais travaillé : dès le premier jour, j’ai eu l’impression d’avoir fait plein de films avec lui… C’est un très grand comédien avec qui les choses se font sans effort. Ensemble, nous avions envie de faire plaisir à ces metteurs en scène, qui sont allés nous chercher alors que nous étions un peu différents par rapport à leur univers. Je crois que le jeu en valait la chandelle, car ils ont pris le temps de nous regarder être plutôt que jouer. Ce que nous sommes à l’intérieur a été capté par leur caméra. Sur ce film, j’ai été “remplie” de façon naturelle. C’est quelque chose qui se voit, comme les faux bronzages et les vrais bronzages ! La caméra va chercher du vrai avec les frères Larrieu.