La Demora met en scène une femme qui en vient à abandonner son père malade sur une place publique. Pour autant, vous ne la jugez à aucun moment.
Laura Santullo : Toutes les personnes ont leur raison de faire ce qu’elles font. Et il est très difficile, en dernière instance, de les juger. C’est en lisant un article qui donnait des chiffres impressionnants sur les cas d’abandon de personnes âgées que j’ai eu l’idée d’écrire cette histoire. Je m’étais alors demandé comment on pouvait arriver à de telles circonstances. Par ailleurs, en tant que créateurs, nous avons toujours refusé de juger nos personnages dans nos films. Les personnages qui se trompent sont extrêmement intéressants, surtout quand leur décision revêt une dimension morale.
Rodrigo Plá : Nous recherchons toujours des personnages qui se situent au centre. Ceux qui sont aux extrémités, quand ils prennent des décisions, n’ont pas de choix à faire. C’est beaucoup mieux d’avoir des personnages qui peuvent choisir, qui sont confrontés à une alternative, qui se demandent s’ils doivent aller à gauche ou à droite. Le personnage de Maria n’est pas le plus pauvre de tous. C’est une personne très digne. La décision d’abandonner son père se révèle d’autant plus dramatique que Maria possède d’autres alternatives, d’autres recours. Et cependant, elle explose.
Laura Santullo : Le film dresse le portrait d’une femme pauvre mais qui sait effectivement rester digne. C’est une mère qui lave les tabliers des enfants pour aller à l’école. Elle les lave et elle les repasse. Ils peuvent être déchirés mais pas sales. C’est une chose que de ne pas avoir les moyens, c’en est une autre que de ne pas se battre et de ne pas aller de l’avant. C’est une femme seule, qui travaille, qui s’occupe de ses enfants et de son père malade et qui fait tout pour s’en sortir.
Maria est une battante qui, à un moment donné, s’effondre. Ce qui se passe à ce moment- là n’a pas été planifié. Maria n’avait pas décidé à l’avance de faire cela à son père. Il s’agit d’un « accident émotionnel », d’un moment où quelque chose soudain se rompt en elle.
D’où cette phrase terrible quand elle avoue son acte : “Je ne suis pas comme ça”.
Laura Santullo : C’est un dialogue que j’aime profondément. Il décrit parfaitement pour moi l’essence de Maria quand elle se rend compte de ce qu’elle a fait, avec toute la honte qui est la sienne. Car elle n’est effectivement pas comme ça. Ce qu’elle dit à ce moment-là est parfaitement vrai parce que la manière dont elle a agi dans des circonstances déterminées est totalement contre sa nature.
Il y a un plan qui nous dit que ce n’est pas seulement la faute de Maria mais aussi celle des institutions. C’est un plan où on la voit avec son père lorsqu’ils vont demander une place dans un centre d’hébergement et qu’un employé de dos les sépare l’un de l’autre dans le cadre.
Rodrigo Plá : L’employé ne pouvait pas avoir de visage. C’est un mur, c’est l’institution qui dit non. Ce qui nous intéressait, c’était de voir ce qui arrivait au père et à la fille. Pas à ceux qui les entourent. C’est pourquoi tous les personnages secondaires apparaissent de dos, se voient partiellement, sont flous ou hors champ. Il était donc évident que l’homme, dans cette scène, allait rester de dos. Il ne pouvait pas en être autrement.
Comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?
Rodrigo Plá : Ce fut la partie qui m’a le plus enthousiasmé et, de tous mes films, c’est le meilleur travail que j’ai fait avec des acteurs. C’était la première fois que nous tournions de manière chronologique. Carlos Vallarino, qui joue le rôle du père, n’est pas un acteur professionnel. C’était donc important, pour le mettre à l’aise, de le faire entrer petit à petit dans le personnage. Il arrivait parfois qu’il ait du mal à dire certains dialogues et soit nous improvisions soit je l’envoyais chez lui écrire ses propres dialogues que nous corrigions après ensemble.
On ne peut pas demander à un acteur de parvenir tout de suite à une émotion finale. J’essaie de comprendre son mode de pensée et de l’aider à trouver cette émotion. On a aussi pu faire des répétitions sur les lieux mêmes du tournage. Les acteurs ont ainsi pu s’approprier l’espace et l’espace s’est adapté à leurs requêtes. Si une table était trop haute, on en trouvait une plus petite. Du coup, les acteurs étaient d’une désinvolture impressionnante par rapport aux dialogues et aux mouvements. Ils les avaient complète ment intégrés et pouvaient se concentrer sur autre niveau.
Sur un sujet pareil, le film est d’une étonnante sobriété.
Rodrigo Plá : Nous avions décidé de ne pas accentuer les émotions ni les situations. Nous ne voulions pas indiquer au spectateur à quels moments il devait être ému. Nous avons donc opté pour une caméra statique et une certaine objectivité. La dynamique des scènes était donnée par les acteurs et la profondeur des plans dépendait de leurs mouvements. Cela demandait beaucoup d’exigence et impliquait en amont une grande préparation. Mais cela était nécessaire pour que le scénario s’adapte aux circonstances du tournage.
La maison dans laquelle vit la famille est très importante. Comment l’avez- vous choisie ?
Rodrigo Plá : Nous avions besoin d’une chambre sans fenêtre mais surtout qu’il n’y ait qu’une seule chambre dans la maison. Ainsi, le père est obligé de vivre dans le salon et dormir sur le canapé. On sent donc d’autant plus le poids qu’il représente pour la famille. D’autre part, la maison se révèle très petite en comparaison à une époque qui fut meilleure. Elle devait donc être encombrée d’objets qui ne trouvaient pas leur place.
La construction de l’espace de la maison est aussi liée à des données sociales et économiques. Maria est modiste, elle fait des travaux supplémentaires à domicile, elle a donc besoin de coudre et a donc besoin de lumière, mais de lumière naturelle pour ne pas consommer d’électricité. C’est à l’issue de ces réflexions que l’on a décidé de l’emplacement de son espace de travail dans la maison. Même si tous ces détails ne se voient pas dans le film, ils sont fondamentaux pour les acteurs qui circulent dans cet espace. Toute la construction de la maison repose sur une logique interne.
Le film donne l’impression d’entrer comme par effraction dans la vie de cette famille. Et il faut un certain temps pour comprendre certaines situations.
Rodrigo Plá : Il me semble important de toujours générer une inconnue, de laisser provisoirement une part d’incompréhension. Le cinéma se base sur le dosage de l’information et il faut que le spectateur ait envie de savoir ce qui va se passer. Il ne faut donc pas d’emblée fournir toutes les informations mais les disperser et les éclaircir au fur et à mesure.
Laura Santullo : Cela donne une sorte de naturalité, comme cela se passe dans la vie. On peut parler de certains sujets mais ces sujets sont déjà connus des personnages. Ils en évacuent donc une grande partie. Si Maria évoque la maison dont ils ont été chassés, elle ne va pas raconter toute l’histoire. Il faut donc donner une compréhension globale sans insister lourdement. Les dialogues du film sont des dialogues de situation, de circonstances parmi lesquels, de temps en temps, apparaît une information qu’il faut noter. Mais il ne faut pas ne pas mettre l’accent sur ce qui plus tard, sera la fin de l’histoire. Nous voulions faire quelque chose de plus subtil et de plus sobre.
Rodrigo Plá : Il fallait trouver un équilibre. On s’est rendu compte, par exemple, après avoir fait un premier montage, que le film était un peu trop froid. Il n’était pas question d’ajouter une musique emphatique mais nous avons décidé d’élaborer une construction dramatique du son. Quand les assistants sociaux arrivent sur la place, on entend une sirène au loin. Quand Maria se dispute avec sa sœur, on a mis le bruit d’une alarme de voiture. On a donc souligné certaines situations mais de manière presque inconsciente pour le spectateur.
Pourquoi avoir tourné en Cinémascope ?
Rodrigo Plá : La décision de filmer en Cinémascope vient de la volonté d’avoir les deux acteurs dans le cadre, toujours au centre, et de pouvoir avoir d’autres personnages qui se voient partiellement. On doit pouvoir trouver une justification pour chaque plan, sinon cela n’a pas de sens. Par exemple, la première séquence, et y compris le premier plan d’un film, sont fondamentaux pour moi. Nous faisons toujours en sorte qu’ils concentrent ce que le film va être.
Le premier plan de La Zona , par exemple, montre la vitre fumée d’une camionnette dans laquelle se reflète une zone résidentielle. C’était important que l’on ne voie pas la réalité mais le reflet de la réalité, une réalité déformée.
Pour La Demora, nous nous demandions comment synthétiser le film, comment dépeindre en une séquence l’arrivée de la vieillesse. Et nous avons opté, dans le premier plan, pour filmer la nuque du père où l’on voit un peu de ses cheveux grisonnants et ses rides. Et apparaît la fille qui lui fait prendre son bain. C’est comme l’essence du film. Elle prend soin de lui et lui est soudain embarrassé par la situation. C’est une personne digne. Il s’accroche et fait tout pour dissimuler sa perte de mémoire. Nous aimons, je le répète, les personnages qui se trouvent au centre. Si le père avait totalement perdu la mémoire, cela n’aurait pas d’intérêt. C’est intéressant dans la mesure où il a conscience qu’il est en train de perdre la mémoire.
C’est une histoire universelle qui est cependant fortement ancrée dans la réalité uruguayenne.
Rodrigo Plá : L’Uruguay possède une population très vieillissante. Il y a beaucoup de personnes âgées et les jeunes ont l’habitude de partir dans d’autres pays. C’était un bon endroit pour situer le film. C’est aussi un pays où les hivers sont beaucoup plus durs que dans d’autres pays d’Amérique du Sud. Ce qui rend la situation du père abandonné sur la place beaucoup plus dramatique. La possibilité de mourir est bien réelle.
D’autre part, le fait que Montevideo soit une petite ville nous donnait l’impression que les gens pouvaient encore s’intéresser aux autres et démontrer une certaine solidarité, comme dans le cas de la voisine de l’immeuble. Nous avons donc décidé de contextualiser le film ici, avec des personnages locaux, mais pour autant la ville n’est pas vraiment reconnaissable. Nous n’avons pas filmé sur les Ramblas, par exemple. Cela reste en réalité un lieu plutôt neutre et nous aurions pu filmer dans d’autres endroits. Comme en Allemagne, ou en France. Quand Laura a lu cet article sur l’abandon des personnes âgées, c’était à la même époque où l’on en a découvert de nombreuses, mortes chez elles, pendant la canicule de 2003 en France.
Laura Santullo : Nous avons été invités à Montevideo à participer à une séance de réflexion autour du problème de la dépendance des personnes âgées dans le but d’élaborer une loi. L’idée est de projeter le film car les associations estiment que La Demora est très fort et très en phase avec ce problème. Cela nous touche tous les deux beaucoup de penser que notre film va susciter de tels débats.