Quand j'étais petit, je suis sorti en courant, 20 minutes après y être entré, d'une salle de cinéma qui passait Shining de Stanley Kubrick. Depuis, je suis obnubilé par ce film.
Après l'avoir vu à de nombreuses reprises, c'est devenu un de mes films préférés, même s'il a conservé sa part de mystère et d'ambiguïté, et ce, bien que je le connaisse par coeur.
Il y a près de deux ans, mon ami Tim Kirk (producteur de Room 237) m'a envoyé un article qui proposait une interprétation hallucinante du film (mêlant l'espace intergalactique, le Zodiaque et la guerre froide) : nous nous sommes alors embarqués dans une aventure qui a abouti à Room 237. Nous avons passé des mois à nous balader, tout en examinant la moindre théorie sur Shining : on a alors passé en revue des thèmes extrêmement variés, comme les Indiens d'Amérique, Marshall McLuhan, le génocide, la numérologie, le synchronisme, les contes de fée et la Seconde Guerre mondiale. D'autres films ont été interprétés comme des allégories (de L'Invasion des profanateurs de sépultures à Godzilla, entre autres), mais aucun n'a autant suscité de recherches passionnées que Shining.
Dès le départ, mon intention était de m'entretenir avec ceux qui avaient été profondément marqués par le film et qui en avaient proposé les analyses les plus audacieuses, puis d'illustrer ces idées – à la fois pour tenter de percer à jour les énigmes de l'un des plus grands films d'horreur de tous les temps, et pour faire partager ces idées au reste du monde. Même s'il aurait pu être intéressant d'interviewer quelques collaborateurs de Kubrick sur la genèse du film, nous avons eu le sentiment qu'il était préférable de se limiter aux réactions des spectateurs et à leurs interprétations.
Nous avons entamé les interviews en janvier 2011, et j'ai ainsi rencontré quelques personnes passionnantes (un journaliste, un professeur, un musicien, un artiste, et un "traqueur de complots érudit"). En visionnant les heures et les heures de rushes que j'avais accumulées, j'ai été fasciné de voir qu'il en ressortait davantage de convergences que de contradictions. Et ce qui m'a particulièrement frappé, c'est que même pendant le tournage du documentaire, de nouvelles interprétations de Shining, très nombreuses, sont apparues (de nouveaux blogs ont été créés, de nouvelles vidéos ont été postées sur YouTube, et une salle de cinéma a organisé une projection hors normes de Shining dans le but d'examiner une théorie sur sa structure symétrique). Quoi qu'il en soit, j'avais le sentiment que ce film, réalisé au tout début des années 80, sollicite notre imaginaire aujourd'hui encore plus que jamais.
Comme je ne suis pas documentariste de formation, je me suis inspiré du cinéma d'horreur pour le style visuel et la bande-son. Cette approche correspond non seulement à mes goûts, mais elle traduit aussi le sentiment étrange d'avoir résolu une énigme que j'ai pu ressentir en apprenant quelle était la véritable origine du sang dans les ascenseurs, pourquoi Jack cite Kipling au bar dans la "Gold Room", ou qui a vraiment ouvert la porte verrouillée du garde-manger.
Lorsque le concepteur des effets sonores Ian Herzon et les compositeurs Jonathan Snipes et Bill Huston (des groupes Captain Ahab et Nilbog), sans oublier le groupe The Caretaker (dont les rythmes angoissants sont marqués par Shining), se sont embarqués avec nous dans l'aventure, mes rêves les plus fous en matière de bande-son ont été comblés.
Aujourd'hui, alors que Room 237 est achevé, je ne suis pas certain que nous ayons cerné tous les mystères de Shining, mais j'espère que nous aurons permis de mieux comprendre les rapports qu'entretient le public avec de grandes oeuvres d'art, qu'il s'agisse d'un film réalisé par l'un des rares cinéastes maîtrisant parfaitement son art ou du tableau La Cène.
Rodney Ascher