Franc-tireur, Morin tourne depuis longtemps (depuis toujours, depuis ses débuts) en video. Il est remarqué dans le milieu des musées et des artistes contemporains qui jouent avec cette matière dans leurs installations ; il s'apparente pourtant, quand même, à la famille des cinéastes traditionnels en empoignant, à chaque essai, une matière fictionnelle forte. Morin raconte des histoires, dérangeantes si possible, prenant de front le racisme, le nationalisme, la drogue... Tout en perturbant fortement cela par ses mises en scène. L'oeuvre de Robert Morin tient du happening, de la fiction, du documentaire... tous traversés par un esprit de jeu et de profonde révolte.

De quoi réveiller les spectateurs. Dans l'un de ses derniers films, Petit Pow Pow Noël (2005), il interprète lui même le rôle principal d'un fils venant à l'hôpital rendre visite à son père impotent pour mieux en finir une fois pour toutes avec lui. Le père est son propre père. L'hôpital est sinistre comme souvent dans la vie. Et la cruauté des rapports père/fils font naître un malaise qui se fonde autant sur l'ambigüité psychologique que esthétique. La même dureté peut se retrouver dans son incursion auprès des drogués, dans des squats (Quiconque meurt, meurt à la douleur-1998). On en est soit choqués, soit traversés par un sentiment d'humanité ultime et terrible.

Robert Morin est volontiers inclassable. Toujours pas intégré au système qui n'en veut pas vraiment, mais lui accorde de temps à temps des récompenses et des nominations. Par la force des choses : son public, et la critique, sont, eux, enchantés, par ses incursions toujours surprenantes.

Son dernier film, présenté aux Rendez-vous du cinéma québécois, est ainsi une comédie. Grinçante, cela va sans dire. Papa à la chasse aux lagopèdes a été tourné en quatrième vitesse, avec une équipe... de trois personnes au complet (acteur compris) avec une voiture et une caméra. Le principe de tournage fait ici partie du sujet même : un homme part au volant de sa voiture, direction grand nord, et se filme, racontant à ses deux petites filles, pourquoi il ne les reverra pas avant un petit moment. L'homme brassait des affaires, et il a mal agi. Enfin... cela se discute. Il a volé beaucoup de petits épargnants, détourné des fonds, mais cet homme, qui s'appelle Vincent... Lacroix (!), et fait écho au Vincent... Lemieux (!) qui fut au coeur du plus grand procès économique de l'histoire du Québec, peut interrompre sa fuite pour faire, le sourire au coin des lèvres, un cours d'économie rapide sur la portière enneigée de sa voiture. Le capitalisme pour les nuls, en cinq minutes ? ça marche !

Le film est construit sur ces haltes drôlatiques, entre de longs monologues où Vincent nous prend à partie. Car il se confie à ses enfants, à la caméra et, finalement, à nous. Directement. Nous voilà dans son intimité. Voyeurs dès la première image, Coupables d'être dans l'oeil dans l'objectif. Et nous voilà confidents forcés d'un type tour à tour sympathique, odieux, cynique, tendre, désemparé, malin... un alter ego ?! Le film est vif, jouant sur tous les tableaux, faisant de l'économie de moyens une indispensable raison d'être esthétique et bénéficiant d'un atout exceptionnel, son acteur, François Papineau, caméléon étonnant qui passe en un sourire de l'être infâme au petit garçon qui s'inventait des histoires et des compagnons de jeux. Nous voilà, dernière étape, devenus ce compagnon, et le jeu que propose Robert Morin est vivifiant.

Philippe Piazzo

Prochaine séance :

Samedi 12 décembre à 17h