Quelle est la genèse de ce film ?

Eric Schlosser et moi voulions réaliser une version documentaire de son livre Fast Food Nation mais pour diverses raisons cela n’a pas pu se faire. Au moment où nous avons commencé à travailler sur Food, inc. nous avons réalisé que toutes les sortes de nourritures étaient aussi mauvaises que celles des fast-foods et qu’elles étaient toutes produites de la même manière. Ce film a été très influencé par Eric Schlosser et Fast Food Nation mais au fur et à mesure que nous avons avancé et reçu de véritables financements le film a aussi été très inspiré par Michael Pollan et son livre The omnivore’s dilemma. Et puis, lorsque nous sommes allés sur le terrain, nous avons été incroyablement influencés par nombre de fermiers que nous avons rencontré.

Quelle a été la chose la plus surprenante que vous ayez apprise ?

Alors que nous cherchions à savoir comment la nourriture que nous mangions était produite, je crois que la chose qui nous a le plus choqué a été la rencontre avec Barbara Kowalcyk, qui a perdu son fils parce qu’il a mangé un hamburger contaminé à la E Coli. Maintenant elle consacre sa vie à rendre le système alimentaire plus sûr. C’est la seule façon pour elle de se remettre de la mort de son fils. Mais quand je lui ai demandé ce qu’elle mangeait, elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas me répondre car elle risquait d’être poursuivie en justice. Et puis nous avons vu Carol qui a failli perdre sa ferme, et Moe qui est poursuivi et sommé de payer des sommes qu’il ne pourra jamais alors qu’il n’est coupable de rien. Nous avons alors réalisé qu’il se passait quelque chose qui dépasse en fait la question de l’alimentation. Ce sont nos droits qui sont bafoués d’une façon que je n’aurais jamais imaginé. Et cela était choquant et effrayant. Je crois que cela a été ma plus grande surprise.

Que dit notre système industriel agro-alimentaire sur les valeurs de notre société ?

J’ai rencontré un éleveur de bétail qui m’a dit : « Vous savez, nous avions peur de l’Union Soviétique et puis nous pensions que nous étions tellement mieux qu’eux parce que nous avions beaucoup d’endroits pour acheter beaucoup de choses. Et que nous avions le choix. Nous nous disions que si nous étions vaincus, nous serions dominés par une nation où l’on doit acheter un produit fabriqué par une seule compagnie. Et ce n’est pas la façon de faire américaine. Et maintenant si vous regardez autour de vous il n’y a qu’une ou deux compagnies qui dominent l’ensemble du secteur de l’alimentation. Nous sommes devenus ce qui nous faisait si peur. ».

Il y a une séquence dans le film qui révèle comment les immigrants clandestins sont les travailleurs sans visage qui aident à acheminer la nourriture sur nos tables. Pourquoi y a-t-il autant de travailleurs d’origine hispanique ?

La même chose qui a produit de l’obésité dans ce pays, c’est- à-dire la production de masse de maïs bon marché, a mis des fermiers au chômage dans des pays étrangers, que ce soit au Mexique, en Amérique Latine, ou tout autour du globe. Ces fermiers ne peuvent plus cultiver leurs terres et se mesurer à la production subventionnée américaine. De nombreux fermiers ont besoin d’un travail et finissent par venir aux USA pour travailler dans la production agro-alimentaire.

Comment la marge de manœuvre des ménages à faibles revenus est-elle réduite dans les supermarchés ?

Rien n’est fait pour faciliter la vie des familles à faibles revenus. Il y a une véritable volonté de la part des industriels de l’alimentation de vendre plus de leurs produits à ces gens car ils savent qu’ils ont moins de temps, qu’ils travaillent très dur et n’ont que peu de temps à consacrer à la cuisine dans la journée. Les fast-foods ont des prix très raisonnables. Le coca y est vendu moins cher que l’eau. Il est donc plus facile pour des familles à faibles ressources d’aller y prendre un repas rapide surtout si elles ne rentrent pas chez elles avant 10h du soir. Aujourd’hui notre nourriture est très chère comparée à celle des fast-foods. De la même façon que l’industrie du tabac a pu se tourner vers les personnes à faible revenu parce qu’ils sont de gros fumeurs, les industriels alimentaires sont après eux parce qu’ils peuvent les cibler facilement et rendre leur produit attirant.

Qu’espérez vous que le public retienne du film?

Que l’ont peut changer les choses dans ce pays. Le vent a tourné pour les compagnies de tabac. Nous devons influencer le gouvernement et réajuster les rapports de force en faveur des intérêts du consommateur. Nous l’avons déjà fait et nous pouvons recommencer.