Qu'est ce qui vous a attiré dans le scénario de Jeffrey Hatcher ?

Cela me fait toujours mal au cœur quand j'entends dire : "C'est une comédie romantique, c'est un thriller/comédie, c'est une comédie romantique/thriller/drame". Moi, je ne m'y retrouve jamais dans les vidéoclubs parce que je ne sais pas si j'ai envie de voir une comédie romantique ou un drame. Je veux juste voir un bon film. Pour moi, ce scénario avait quelque chose d'inclassable, d'indescriptible.

En fait, c'est l'histoire d'une quête d'identité. Il s'agit d'un homme dont le métier consiste à jouer des femmes devant un public. Lorsqu'on lui interdit de poursuivre sa carrière, son identité professionnelle est menacée. C'est aussi un homme bisexuel qui découvre peu à peu son identité sexuelle. Chez Ned, il y a un lien inextricable entre ce qu'il est sur le plan sexuel et qui il est sur le plan professionnel. L'une des choses que j'ai aimées dans le scénario, c'est qu'on n'y dit pas que c'est bien, mal, ni même indifférent d'être gay, hétéro ou bisexuel. Mais on vit mieux en sachant qui on est.

Mais encore fallait-il trouver un acteur capable d'endosser le rôle de Kynaston...

J'avais deux critères pour choisir un acteur. D'abord, il fallait qu'il soit beau. C'était aussi simple que ça : il fallait un bel homme, et il n'y a pas tant d'acteurs que ça qui remplissent ce critère. Ensuite, il fallait qu'il ait déjà joué Shakespeare. Cela ne s'improvise pas. Parmi les acteurs britanniques qui remplissent le premier critère, il n'y en a vraiment pas beaucoup qui ont autant d'expérience du théâtre de Shakespeare que Billy Crudup. C'est un acteur qui a beaucoup d'expérience, aussi bien sur scène qu'au cinéma. On a évoqué trois ou quatre noms, mais il a toujours été mon premier choix.

Et pour le rôle de Maria ?

Aucune des autres actrices auxquelles j'ai pensé n'avait la force, l'esprit, l'intelligence et l'énergie de Claire Danes. Ces qualités la rendent irrésistible. Claire et Billy ont tous les deux une oreille excellente; je savais que je n'allais pas me retrouver avec un mauvais mélange d'accents britannique et américain. A vrai dire, j'étais convaincu que c'étaient les deux meilleurs acteurs anglophones pour ces rôles.

Comment avez vous travaillé la lumière?

Le chef opérateur, Andrew Dunn, a contribué à l'illusion de féminité de Kynaston. Dans le film, on voit Ned en homme et en femme; pour moi, éclairer Billy en homme était très facile, parce que c'est un beau gosse, dit-il. La tâche était plus délicate lorsqu'il s'agissait de lui dans son rôle de femme, nous avons travaillé la lumière différemment avec un éclairage plus doux.

Pourquoi avoir choisi un sujet se passant au XVII ème siècle ?

Les gens ne changent pas tellement d'un siècle à l'autre. En lisant la poésie et les récits antiques, on voit qu'ils parlent tous de la même chose : les relations humaines. Depuis toujours, les gens se comportent à peu près de la même manière. On peut trouver ça déprimant. Les romantiques croient souvent que les gens s'améliorent petit à petit, mais de toute évidence, ce n'est pas vrai. Ils se comportent, à peu de choses près, comme ils l'ont toujours fait. Ils ont les mêmes passions, les mêmes jalousies, les mêmes sentiments les uns envers les autres, hommes et femmes, nations, familles. Lisez les récits anciens et vous verrez que c'est les mêmes histoires qu'on raconte aujourd'hui; ce n'est donc pas très difficile de se mettre à la place de quelqu'un qui vit au XVIIème siècle, ou d'aborder le XVIIème siècle avec une sensibilité contemporaine.

Je crois que c'est ce que Jeffrey Hatcher a réussi avec son scénario, et j'espère lui avoir rendu justice. Nous sommes tous entrés dans cette histoire avec notre sensibilité contemporaine. J'ai essayé d'associer passé et présent de manière à ce qu'il n'y ait pas d'anachronismes tout en échappant aux contraintes liées à un film d'époque. Certains spécialistes pourraient relever quelques écarts, mais en privilégiant la fiction, j'espère que les spectateurs pénétreront aisément dans le monde du XVIIe siècle que je dépeins.

Comment avez vous travaillé sur la reconstitution du XVII ème siècle ?

Je cherchais un style à la fois contemporain et fidèle à l'époque. J'ai beaucoup été influencé par Nan Goldin, une photographe très talentueuse dont la plupart des photos parlent de sa vie, de ses amis, de ses amours. Ses sujets sont souvent des transsexuels et des travestis. C'est un monde un peu crépusculaire. Si ses photos sont si émouvantes, c'est parce quelles sont très spontanées. Elles ont quelque chose de très direct, et les couleurs sont magnifiques. Cela a été une influence importante; nous avons pu réconcilier le passé et le présent grâce à ce que les photos de Nan Goldin et les tableaux d'époque avaient en commun. J'ai aussi été intraitable en ce qui concerne l'utilisation des couleurs dans le film. Je ne voulais pas qu'on s'en serve à tort et à travers. Je voulais une palette neutre pour que la couleur, lorsqu'elle apparait, ait une vraie force, une réelle signification.

Qu'est ce qui vous a attiré dans le monde du théâtre ?

J'ai passé presque toute ma vie professionnelle dans les coulisses des théâtres. C'est donc un monde que je connais bien. Les théâtres n'ont pas dû tellement changer à travers l'histoire. On y fait toujours à peu près la même chose, et tous les théâtres se ressemblent. Si vous allez dans les coulisses d'un théâtre du West End, vous serez horrifié de voir comme c'est primitif, et les coulisses que Jim Clay a créées le sont tout autant. C'est très cru, il n'y a que du bois brut. Les théâtres ont l'air temporaires, parce qu'ils sont conçus comme des endroits où l'on présente des pièces à un public assis dans le noir. La beauté de la salle n'est pas la première chose à laquelle on pense.

A deux reprises, j'ai mis Othello en scène, j'étais donc en terrain connu, mais la difficulté, ici, c'est qu'on est hors contexte. Avec Shakespeare, on joue presque dans une langue étrangère, une langue très condensée, très poétique, qui a besoin d'un certain rythme. Ça ne se joue pas comme une langue naturelle. En revanche, il faut que les sentiments soient véritables, et c'est aussi un film sur l'invention du jeu naturaliste. Au début du film, on voit le jeu stylisé du XVIIème siècle, et à la fin du film, c'est de l'après Marlon Brando, très naturaliste mais on n'oublie pas les exigences de la langue de Shakespeare. D'ailleurs, l'une des meilleures interprétations de Shakespeare que j'ai vues, c'était Marlon Brando en Marc Antoine dans le Jules César de Joseph L. Mankiewicz.

Le style naturaliste que découvrent Maria et Ned à la fin du film triche de quelques siècles...

Ce qui est drôle, avec le jeu d'acteur, c'est que chaque génération d'acteurs a l'impression d'avoir redécouvert le jeu et de l'avoir rendu plus naturaliste. Le métier a toujours évolué vers le plus "vrai". Quand David Garrick était sur scène, le public le considérait comme l'acteur le plus réaliste du monde, mais si on le voyait maintenant, je suis sûr qu'on aurait l'impression de regarder du carton... Ou alors prenez l'époque où l'on disait que Laurence Olivier était beaucoup plus naturaliste que John Gielgud.

Si vous regardez une pièce d'Olivier des années 1930, aussi bonne soit-elle, ça paraît stylisé, et pour nous, ça semble encore assez mélodramatique. Je crois donc qu'on peut se permettre une certaine licence poétique. Il a peut être existé une loi interdisant aux femmes de jouer sur scène, mais on n'en a pas la preuve. Ce dont on est sûr, c'est que le Roi Charles II a fait passer une loi interdisant aux hommes de jouer des rôles féminins en public. La plupart des gens pense qu'ainsi le roi a pu faire plaisir à toutes ses maîtresses actrices.

Ainsi, Ned Kynaston est tout d'un coup devenu une anomalie, comme les stars du cinéma muet qui, à l'arrivée du son, sont devenues, d'un seul coup, de mauvais acteurs. Eux n'avaient pas changé, mais le média avait changé. Pendant des années, Kynaston avait été la coqueluche de la presse et du public, et puis en quelques semaines, il est devenu une espèce de monstre. Les gens écrivaient sur lui des poèmes cruels : "Il est devenu si fort et peu accommodant, on appelle Desdémone, et voilà un géant". C’étaient les mêmes qui, deux jours avant, trouvaient que Kynaston était un acteur génial. Il ne faisait pourtant rien différemment, mais maintenant le public pouvait comparer. Kynaston n'etait plus à la hauteur, pour des raisons évidentes, et il a du en être complètement assommé.

Nous sommes obsédés par la question de savoir qui sont les acteurs : sont-ils leurs personnages ? Est ce qu'ils font et ressentent vraiment ce qu'ils font et ressentent à l'écran ? N'est-il pas possible que les acteurs soient aussi perdus que les autres quand il s'agit de savoir qui ils sont ?