Vous êtes historien, auteur de plusieurs livres sur la question du génocide… Quel regard portez-vous sur le documentaire Le Fils du marchand d’olives ?

Lorsqu’on travaille sur les violences de masse, comme celles qui ont touché les Arméniens ottomans, on est d’emblée confronté à l’historiographie officielle turque, qui pratique un déni sans nuance et a construit une histoire nationale alimentant les manuels scolaires et les élèves de la maternelle à l’université. Mais l’on rencontre aussi une génération d’universitaires qui tentent de s’extraire de cet enfermement idéologique et de comprendre en quoi le déni officiel constitue une chape de plomb rendant la démocratisation de la Turquie problématique.

Le film de Mathieu scrute justement la société turque et les problèmes qui se posent à elle du fait de cette mémoire interdite. Il a compris que le discours des autorités, constant depuis plus de quatre-vingt dix ans, s’apparente à de l’autisme. Il s’est par conséquent mis à l’écoute de la société turque, en particulier des jeunes générations.

La quête personnelle de l’auteur, qui cherche à comprendre pourquoi son grand-père a quitté ce pays, se transforme au fil du film en enquête sur les tabous de la Turquie contemporaine. Les échanges avec les jeunes sont particulièrement édifiants à cet égard. L’humour, la créativité de Mathieu, qui s’expriment notamment dans ses extraordinaires dessins, apportent de surcroît une fraicheur au documentaire.

Pour vous, quels sont les démarches envisageables pour que la Turquie reconnaisse le génocide de 1915 ?

La Turquie officielle n’est manifestement pas aujourd’hui dans une logique visant à assumer son passer, à admettre le génocide commis durant la Première Guerre mondiale. Mais, comme je l’ai déjà souligné, il existe dans ce pays un noyau d’intellectuels qui luttent pour la démocratisation du pays et pour que sa société échappe une fois pour toute aux dogmes kémalistes bloquant toute avancée. C’est avec eux que nous avons le devoir de travailler, en tenant compte de l’état de l’opinion publique turque comme de celui des descendants des rescapés du génocide.

Les historiens et les créateurs portent une lourde responsabilité, celle d’être des passeurs de mémoire, pédagogues en mesure de trouver les formes qui conviennent pour transmettre un message. C’est probablement plus par des actions concrètes et quotidiennes, aussi modestes soient-elles, que nous parviendrons à sensibiliser la société turque au cancer qui la ronge, à savoir le nationalisme virulent, qui empêche l’établissement d’un dialogue politique avec des groupes historiques encore perçus comme des ennemis intérieurs et régulièrement stigmatisés.

Nombre d’intellectuels et d’institutions européens ont dorénavant conscience de ce verrou à faire sauter et peuvent, pour les plus courageux et les plus exigeants en matière d’éthique, apporter une contribution intéressante au dialogue qui s’impose.

Quel message aimeriez-vous faire passer à la communauté arménienne ?

Le combat pour la mémoire et le droit mené par les descendants des victimes du génocide est une démarche universelle, un refus de l’acte accomplis, qui envoie un message fort : il ne faut jamais renoncer à l’exigence de justice, quel que soit le rapport de force. La démarche arménienne est patiente, bien que douloureuse, et elle se doit aussi d’être sereine, dénuée d’esprit revanchard, mais toujours ferme dans sa position. Elle obligera ainsi les Etats à dépasser leur logique de realpolitk et à intégrer des positions éthiques. Lorsqu’il s’agit de crimes de génocide, il n’est pas possible de transiger sur les principes au nom d’une logique d’Etat, d’autant que le fléau perdure.