(...) Despair, notre premier travail ensemble, a été pour moi tout à fait essentiel, et pour Rainer aussi ce film a été déterminant. Il travaillait pour la première fois avec une vraie star, Dirk Bogarde, sur un scénario de Tom Stoppard adapté de Nabokov. La situation du cinéma allemand en 1976-1977 n’était pas bien brillante ; sur les écrans dominait la vague de cinéma pornographique. Bref, le film a été tourné en anglais et la Bavaria souhaitait un monteur de renommée internationale.
Reginald Beck, monteur de Losey et Resnais, entre autres, fut donc engagé par Rainer qui me proposa de l’assister. Après le tournage du film, Rainer ne participa pas au montage, il était peu disponible parce que membre du jury au Festival de Berlin. Mais, confiant, il laissa Reginald Beck, qu’il considérait comme un homme d’expérience, monter le film.
Un soir pourtant, vers 19 heures, à la veille d’une projection importante prévue pour la Bavaria, Rainer débarqua en salle de montage avec son chef-opérateur Michael Ballhaus. Reginald Beck, qui n’avait pas eu la patience d’attendre Rainer, était parti. Ainsi on se retrouva tous les trois, Rainer, Michael et moi, à regarder le film. Rainer fut horrifié. Il faut rappeler que cette version brute de Despair durait près de 3 heures 30. Elle était, comment pourrait-on dire... « gentille » ! Rainer était consterné par ce résultat. Il considérait que le monteur n’avait pas fait un travail autonome et créatif alors qu’on lui accordait une liberté totale.
Je dois dire que j’espérais un peu cette réaction et, après le départ de Michael Ballhaus, Rainer me dit : « Il faut qu'on refasse ce montage d'ici demain matin. » J’acquiesçai et on s’est mis au travail jusqu’au lendemain 10 heures pour obtenir une version de 2 heures 30, complètement différente, d’un autre rythme. C’est presque inimaginable pour quelqu’un qui connaît ce travail. Nous avions deux tables de montage, nous parlions très peu et les choses s’enchaînaient naturellement. Ce fut une nuit merveilleuse et déterminante pour notre avenir à tous les deux. Rainer savait qu’il ne devait pas échouer. Le film coûtait plus de 6 millions de marks, ce qui, à l’époque, était une somme importante pour un film allemand...
Le résultat était là, et Rainer en arrivait une fois de plus à la conclusion qu’une collaboration aussi étroite ne passe pas forcément par la parole, par les mots. Et il s’est tenu à la déclaration qu’il a faite ce matin-là, à l’issue de la projection pour la Bavaria : « A partir d'aujourd'hui, je ferai tous mes films avec toi. » Notre collaboration a duré jusqu’à sa mort. (...)
Vers 1976-77, Fassbinder et son groupe étaient en pleine mutation. Lui-même changeait et il se sépara de plusieurs collaborateurs de la première heure. Le groupe connut de grands bouleversements. Depuis deux ans, il n’avait pas fait de film avec Hanna Schygulla. Ingrid Caven poursuivait sa carrière à Paris. Irm Hermann était partie et attendait un enfant. Margit Carstensen était également ailleurs... En fait Despair fut un nouveau départ. Ne restait du groupe que Harry Baer et Peer Raben. Chacun était allé son chemin. Mais je crois que c’était aussi le souhait de Rainer que chacun réussisse de façon autonome.
Harry a été un compagnon de route du début jusqu’à la fin, même s’il a eu lui aussi sa phase de libération. Des gens très importants furent Märthesheimer ou Rohrbach qui lui imposèrent des limites, mais c’est vrai que ce sont eux qui ont découvert le talent de Rainer dès 1971 quand ils l’ont sollicité pour la télévision. Il ne faut pas oublier sa mère, Liselotte Eder qui, dévouée, travaillait pour son fils, lui tapait des scénarios et s’occupait aussi de sa société Tango Film.
J’étais, quant à moi, l’un des éléments constitutifs de l’équipe de Fassbinder, rien de plus. L’équipe était composée du chef-opérateur, à cette époque Michael Ballhaus, de Peer Raben pour la musique, de Barbara Baum pour les costumes depuis Nora jusqu’à Querelle, de Rolf Zehetbauer pour les décors et d’autres... (...)
Je diviserais la carrière de Rainer en trois parties, trois parties sur une durée courte : quinze ans. Il faut considérer l’œuvre de Fassbinder avec d’autres yeux que ceux qu’on a pour caractériser la carrière de quelqu’un comme Kurosawa, par exemple, dont l’œuvre s’étale sur des décennies. L’œuvre de Fassbinder est courte et riche. Je n’y pensais pas du tout à l’époque, je ne pensais pas non plus à sa mort, pas du tout, il me donnait une impression de solidité, de quelqu’un de résistant et en bonne santé. A l’époque, ce rythme effréné de travail ne me pesait absolument pas, il me convenait même, mais rétrospectivement c’est monstrueux ce qu’il a pu réaliser en quinze ans, plus de quarante films, des pièces, des films en tant qu’acteur. Ceci dit, ce n’était pas un maniaque fou du travail. Il avait ce génie de réaliser les choses sur un temps plus court que tout homme normal.
La première étape de sa trajectoire c’est, bien entendu, l’étape Antiteater qui a duré deux-trois ans, théâtre-film en alternance, puis vint l’époque où, déjà connu, il obtint de l’argent, surtout de la télévision, pour réaliser des films. Sans la WDR [chaîne de télévision allemande], Rainer n’aurait jamais fait autant de films. Le responsable de l’époque, M. Rohrbach, avait dit qu’il cherchait de bons réalisateurs de télévision et Rainer tourna ainsi Le Voyage à Niklashausen, Huit Heures ne font pas un jour ; Ali, La Peur de la peur, Martha, Je veux seulement que vous m'aimiez... Les critères distinguant les films de télévision des films de cinéma ne l’intéressaient pas ! Pour lui, c’était du cinéma !
A partir de Despair, juste après La Femme du chef de gare et Roulette Chinoise, il commença à travailler avec des stars internationales et sa carrière explosa littéralement à la sortie du Mariage de Maria Braun. Ce succès international eut un retentissement en Allemagne puisque Fassbinder devint une star. Mais il faut rappeler que sa renommée en Allemagne vint après son succès à l’étranger et notamment en France où, dès 1974, la Cinémathèque fit une rétrospective de son œuvre. L’un de ses premiers films, Le Voyage à Niklashausen, fut présenté au Festival de New York en 1971. Sa réputation passe donc par l’étranger. En Allemagne, il était connu comme le loup blanc, disons « l'enfant terrible » mais pas comme cinéaste.
Son œuvre est aujourd’hui plus vivante que jamais. C’est aussi le cinéaste qui remis en vedette les stars en Allemagne. Il a changé le rapport du public au vedettariat. Avant lui, le mot « star » était assimilé aux stars de l’UFA, du nazisme, et avait donc quelque chose de négatif en Allemagne - ce qui n’était pas le cas chez vous en France. C’est Rainer qui a provoqué cette nouvelle éclosion de vedettes dont sont issus Hanna, Ingrid, Barbara, Elisabeth mais aussi Mario Adorf ou Armin Muller Stahl.
Lorsqu’on voudra apprendre quelque chose sur le XXe siècle en Allemagne sur son histoire, sa société, entre 1945 et aujourd’hui, on regardera les films de Fassbinder, cela me paraît une évidence. Il n’a pas réussi à terminer son œuvre ; ce qui l’intéressait c’était une histoire de l’Allemagne, comment un pays a pu laisser s’installer le national-socialisme peu à peu depuis 1848 et le développement de la bourgeoisie. Pour moi, Rainer a été un historien de l’Allemagne du XXe siècle.
Propos recueillis par Eugène Andréanszky, Les Cahiers du cinéma n°469