Dès l'ouverture, un mot court sur toutes les lèvres : « numérique ». Et l'on se dit qu'il va y avoir du sport, tant cette notion bouleverse ce que l'on savait de l'économie du cinéma, de sa création à sa diffusion, en passant par sa conservation – qu'il s'agisse de cinéma de patrimoine ou non. Las. Au regard des intervenants, le numérique est un « machin », certes spectaculaire à l'occasion, mais dont l'utilité se limiterait à une étape de la restauration des films, quelque part entre le dépoussiérage du négatif et le tirage d'une copie neuve.
Car pour ce qui est de la projection, rien ne vaudrait le 35mm, l'équipement des salles en numérique étant perçu comme une regrettable fatalité. Quant au stockage et à la conservation, là, la bonne vieille pellicule argentique serait carrément imbattable, capable dans de bonnes conditions de perdurer jusqu'à 500 ans selon des scientifiques à qui l'on pardonnera de ne pas être encore assez vieux pour confirmer leurs dires.
Mais ce conservatisme est légitime. Le DCP 4K, actuel standard de projection numérique en Europe, a une définition théorique inférieure au film 35mm. Et les technologies de stockage numérique ont, pour leur part, une obsolescence si délicate à anticiper, qu'il est préférable de laisser notre patrimoine cinématographique vieillir comme du bon vin, à l'ombre et en sous-sol, plutôt que dans une ferme de serveurs à la merci du premier black-out venu. Ce qui est plus étonnant en revanche, c'est qu'à l'heure où tous les médias semblent converger vers le web, les gardiens du temple ne manifestent pas l'ombre d'un commencement d'intérêt pour la diffusion en ligne de ce patrimoine qu'ils ont la mission de sauvegarder et de promouvoir.
Tandis qu'une partie des intervenants se demande encore pourquoi la pellicule moderne ne contient plus ces sels d'argent qui donnaient tant de profondeur au noir et blanc d'antan, seul, parmi les participants, le réalisateur Olivier Assayas semble percevoir les avantages que le cinéma patrimonial peut tirer du web, au moins en terme de prescription : « Internet est devenu le canal majoritaire de la cinéphilie, analyse-t-il. Il ne s'agit pas de la cinéphilie « historique », telle qu'on l'enseigne dans les universités, mais d'une cinéphilie au présent qui se réinvente au jour le jour, et d'une façon bien plus puissante que celle d'autrefois.
Ce n'est pas vrai que les gens ne sont pas passionnés par l'histoire du cinéma. Seulement ils s'intéressent à d'autres films, via d'autres canaux, et avec des formes de spécialisations passionnantes qui jettent des coups de projecteurs sur des zones souvent injustement méconnues du patrimoine cinématographique. »
En terme de visionnement, le réalisateur se montre hélas beaucoup moins enthousiaste, estimant que sont téléchargés sur Internet, « dans des définitions misérables, des éléments qui sont très mauvais à l'origine ». «...Qui plus est par des utilisateurs qui n'ont pas l'impression de voler quoique ce soit, complète l'animateur du débat, Marc Voinchet, manifestement bien renseigné : Il y a des statistiques très intéressantes à ce sujet... »
A ce stade, deux mises au point s'imposent.
D'une part, les films de patrimoine sont très peu piratés au regard des grosses productions actuelles. Et lorsqu'ils le sont, c'est bien souvent qu'il n'existe pas d'autre moyen d'y accéder. La faute aux ayants-droits la plupart du temps, qui soit ne sont pas prêts à investir dans une édition dvd qui n'intéresserait qu'un public de niche, soit se disputent les droits des oeuvres avec d'autres parties, soit s'opposent à leur diffusion pour des raisons morales. C'est ainsi que, entre autres exemples, le chef d'oeuvre de Jean Eustache, La Maman et la Putain, n'est pas disponible en France et reste théoriquement invisible. A moins d'habiter près d'une cinémathèque, d'un cinéma qui aurait l'idée de le programmer exceptionnellement... ou de le pirater (puisque des éditions étrangères sont diffusées). Tant pis pour l'ayant droit, tant mieux pour le film.
Ce n'est pas encore à cette table ronde que les idées reçues vont être ébranlées. Contrairement à ce que veulent croire les intervenants au débat, voir un film sur le web n'est pas systématiquement synonyme de « voler ». Il existe bel et bien une offre légale, et de qualité. Pour ne parler que de l'offre non-commerciale de films de patrimoine, il faut citer, entre autres, l'excellent Europa Film Treasures (www.europafilmtreasures.fr), créé en 2008 par le français Serge Bromberg, collectionneur fou bien connu des amateurs d'archéo-cinéma. Sa plateforme propose de visionner, de chez soi, gratuitement et en plein écran, des trésors jusqu'alors inaccessibles. A vous, le premier western de John Ford, un long métrage de Julien Duvivier, ou encore un Nadar de 1896. En tout, près de 150 films rares, curieux et pour la plupart fort anciens sont ainsi disponibles, en provenance de trente-sept fonds d'archives et cinémathèques d'Europe. Dont Les Archives du film, dépendance du CNC.
Une collaboration dont Eric Garandeau, fraîchement nommé à la tête du CNC, ne semble pourtant pas avoir entendu parler : « Je ne crois pas qu'il y ait de vrai outil de culture cinéphilique sur Internet, déclare-t-il. Et c'est là je pense que Les Archives du films et les cinémathèques peuvent travailler ensemble afin d'apporter l'offre la plus complète possible».
Il est effectivement bien tentant de le penser. Avec une enveloppe de 175 millions d'euros tirée du Grand Emprunt pour ses travaux de numérisation, on se prendrait même à espérer que le CNC programme rapidement un chantier de publication de son patrimoine. Via une structure existante, comme Europa Film Treasures, ou une plateforme dédiée. D'autant qu'une autre institution française, l'INA , a déjà ouvert pour sa part une plateforme qui rencontre un vrai succès de fréquentation. Quelques 20 000 heures de programmes trouvent ainsi, pour le plus grand plaisir des internautes, une nouvelle jeunesse, et un gage de pérennité.
Mais si, pour garantir une partie de notre patrimoine cinématographique des méfaits de l'eau et du feu, on peut compter sur le fort de Bois d'Arcy, qui abrite les Archives françaises du film, ou sur celui de Saint-Cyr, où sont stockés les films de la Cinémathèque française, un mal sournois rôde encore dans l'ombre : l'oubli.
Avec ses 3 salles, la Cinémathèque Française, à Paris, ne peut proposer chaque année qu'une infime partie des 40 000 oeuvres qu'elle détient. Quant aux 100 000 copies des Archives, elles sont tout simplement invisibles. Or la vie d'un film ne se réduit pas au maintien dans le temps de son support, elle passe aussi par la transmission de son univers, de ses idées, à la postérité. En ce sens la numérisation pour une diffusion en ligne reste actuellement le meilleur moyen d'en faire profiter le plus grand nombre.
Que les puristes se rassurent : ceci ne tuera pas cela. Étant donné le stock très important de copies 35mm toujours disponibles et le goût du public pour le cinéma de patrimoine, la projection telle qu'on la connait depuis plus d'un siècle a toutes les chances de perdurer encore longtemps. Le Festival d'Angers programme d'ailleurs chaque année, en parallèle des premiers films des jeunes pousses du cinéma européen, des rétrospectives toujours très attendue des cinéphiles. Pour l'édition 2011 c'est Barbet Schroeder qui est à l'honneur aux côtés d'un panorama du Burlesque et de films réunis sous l'appellation "Entre guerres et paix".
Pour Barbet Schroeder, de la génération des manifestants qui allèrent soutenir Langlois à la Cinémathèque de Chaillot en 1968, sa présence à Angers est l'occasion de revoir avec le public son film La Vierge des tueurs projeté... en numérique. Le top pour ce film pionnier, l'un des tout premiers tournés en HD et son 5.1.
Mais l'on en est encore, au cours du débat, à ergoter sur la "pureté" des projections, sur les caches inadéquats (eh oui ! le cache 1,66 des années 60 ne correspond plus au cache 1,66 des années 2000 et il faut, à la place, utiliser du 1,37...) et sur l'irremplaçable "texture" de la pellicule. On peut aussi regretter les projections au fond des cafés et dans les baraques de foire, qui devaient avoir un autre cachet que celles, standardisées, dans nos multiplexes confortables. Mais... on parle toujours d' "avenir du patrimoine", là ? Ou d'entretenir la nostalgie d'une poignée de privilégiés ?
Henri Desaunay
Colloque sur la restauration et la diffusion à l'ère du numérique (le 23 janvier 2011). Participants : Eric Garandeau (Président du CNC), Olivier Assayas (Réalisateur), Ian Christie (Historien du cinéma et des médias), Vincent Paul-Boncour (Carlotta Films), Serge Toubiana (Cinémathèque française), Séverine Wemaere (Fondation technicolor pour le patrimoine du Cinéma), Gilles Duval (Fondation Groupama Gan pour le Cinéma). Modérateur: Marc Voinchet (France Culture).