Joyeusement confites en clichés, deux amantes pour toujours sont "immortalisées dans l'inépuisable légende du fait divers". Elles ont été cambriolées. Et tout de suite : "Pourquoi nous faire ça à nous ?". Comme si l'anonymat, relatif, et la réserve, affichée, étaient raisons suffisantes pour échapper aux statistiques. Leur désarroi va irradier le petit cercle d'amis et d'amies avec soupçons, investigations, questionnements et hiatus.
Le prétexte est avoué : il s'agit bien, en filigrane, de radiographier la situation féminine dans tous ses états. Il y a la sainte, la frustrée, les deux lesbiennes, l'une maternante et cultivée, l'autre, ancrée dans la terre, dansant sur des oeufs.
La société n'en sort pas indemne. Les personnages eux "neigent" de tendresse obscure, à peine décelable. Ce sont des impressions, même pas des idées, qui s'affrontent.
Moraliste, Marie-Claude Treilhou ne se cache pas de l'être. Ni le personnage qu'elle interprète ni la réalisatrice n'épargnent rien : le racisme au petit pied, la tolérance de principe, l'élégance et la générosité de façade, l'amour fragilisé par l'environnement.
Le saccage, qui nous laisse pantelants, déstabilisés, a pour véhicule la comédie : la drôlerie des mots, leur cascade incessante. Logorrhée maîtrisée par Treilhou de façon à la fois incongrue et mélodique. Comédie certes mais qui relève autant du fantastique que du naturalisme, les deux jouant entre eux sous le signe éclatant de la dialectique.
Treilhou ne nous accorde pas le secours de la poésie. Aussi féroce que Vigo, elle se moque d'elle-même, de ses prises de position, de ses parti-pris, fait table rase des idées reçues pour opérer. Car la démarche est bien chirurgicale, au-delà de la convivialité, chirurgicale, c'est-à-dire sans maniérisme, sans indulgence, inexorablement.
Alors ignorons tout de suite le brio et la séduction inutiles : la subtilité n'a que faire de l'apparat. C'est dans la simplicité que se déroule le naufrage, dans cette fausse impudeur qui caractérise la classe intellectuelle.
Et les hommes dans tout ça ? Réifiés dans une solidité faite de lâcheté et d'inconséquence, ils font entendre un contre-chant timide, désorienté, qui ne les diminue pas, les place, sans préjugé, sur une autre planète.
On pense à un jeu enfantin du passage de paroles : on dit à son voisin qui répète à l'autre et ainsi de suite jusqu'au premier intervenant pour découvrir quelle sorte d'érosion produit la communication. De là à soutenir que la parole déforme le sens de la pensée...
De temps à autre, la caméra abandonne les protagonistes. Ces plans de coupe ne sont pas là pour faire joli ou faciliter le montage. Ils apportent en contraste la permanence de la nature ou de la ville, entités supérieures qui savent, elles, et, par leur silence, accréditent le mystère.
Ce film à l'ironie légère, à l'humour omniprésent, nous délivre de nous-mêmes, de nos doutes, de nos suspicions. Il ouvre une route à ce jour inexplorée, celle de la lucidité sans mépris, où Corneille et Racine viennent à la rencontre de Molière et La Fontaine.
Paul Vecchiali