Playa de Lobos part d’un dispositif minimaliste : une plage presque déserte, une paillote sur le point de fermer, deux hommes et une chaise longue qu’aucun ne semble décidé à abandonner. De cette situation dérisoire naît un huis clos à ciel ouvert où la parole devient progressivement une arme. Ce qui commence comme une comédie acerbe glisse ainsi vers le thriller psychologique, jusqu’à faire de chaque réplique une tentative de prise de pouvoir.
Dans un premier temps joute verbale, le face-à-face entre Manu et Klaus vire à une variation sur les thèmes de L'Inconnu du Nord-Express, citation assumée du film de Javier Veiga : une rencontre fortuite, une proposition criminelle et un inconnu qui semble en savoir beaucoup trop. Mais Veiga déplace le jeu hitchcockien vers le théâtre de l’absurde et la comédie noire. La mécanique du suspense policier est bien là, mais la part ludique réside dans le cache-cache que dissimule une conversation en apparence anodine. A son image, la mise en scène exploite intelligemment les plages de Fuerteventura : Immense et ouvert, ce paysage mue en espace mental clos et piègeux. À mesure que la lumière décline et que la nuit envahit la plage, le décor de carte postale perd son innocence.
Cette transformation accompagne celle du récit : le burlesque se charge d’inquiétude, l’absurde devient menaçant et la cordialité elle-même finit par apparaître comme une forme de violence. Toute en ambiguités et jeux de domination les jouissives interprétations de Dani Rovira, star comique espagnol et Guillermo Francella, son homologue argentin, accompagnent idéalement l'idée qui sous-tend Playa de Lobos : en hybridant thriller et comédie Veiga stimule la singularité d’un film qui refuse de rester là où on l’attend. Playa de Lobos devient alors un jeu de dupes sur les apparences.
Sous la banalité d’une rencontre entre un serveur et son dernier client se cache une inquiétante question morale. Jusqu’où sommes-nous responsables de ce que nous laissons faire ?

