Claire, le personnage principal de Parlez-moi de vous est une femme à la fois émouvante et comique dans son incapacité à aller vers les autres...

Oui tout d’abord ce n’est pas anodin que ce soit une femme, parce que j’ai un attachement particulier aux personnages féminins, en particulier lorsque leurs destins sont marqués par un combat à mener, une fêlure, une détresse personnelle.

Pour rester dans le cinéma, je pourrais dire que je me sens assez proche de Gary Cooper dans L’Extravagant Mister Deeds de Frank Capra, qui est irrésistiblement attiré par les « lady in distress » ! Mon envie était de parler d’un personnage qui a une incapacité à aimer et se retrouve entraîné dans une quête d’amour éperdue dans toute sa dimension émotionelle sans pour autant sombrer dans le pathos ou la complaisance.

Je suis naturellement porté à faire basculer les choses graves dans la comédie, c’était déjà au centre de mon travail dans le court métrage. Je ne sais pas si c’est de la pudeur ou si c’est une affirmation du ressort vital de mes personnages. C’est sans doute quelque chose entre les deux.

Claire n’est pas dupe de sa pathologie. Son esprit et sa volonté maladroite de s’en sortir font effectivement pencher le film du côté du burlesque et de la comédie américaine, notamment dans la scène du restaurant avec Lucas. Pour autant, on reste touché par son isolement...

Le film parle de la difficulté à aimer et en ce sens, c’est vrai, d’isolement, de barrière difficile à franchir, de cloisonnement. Cette notion a beaucoup guidé mon travail.

Son travail d’animatrice radio renforce cette idée de cloisonnement…

Oui, la radio est un lieu clos, sans ouverture sur l’extérieur si ce n’est les appels des auditeurs. Claire s’autorise à entrer dans leur vie et à les conseiller car elle est protégée par l’univers (cal)feutré du studio et son anonymat.

Mais il y a quelque chose de très paradoxal dans le métier qu’elle exerce, un mélange de distance et d’extrême proximité car la protection que procure l’anonymat peut bizarrement susciter une grande intimité, comme parfois dans un train, où l’on se confie à quelqu’un qu’on ne connaît pas. Sa voix sans visage place ses interlocuteurs dans une situation de confession, il y a une dimension abstraite, l’auditeur se dit qu’il pourra toujours faire machine arrière, raccrocher.

Le pseudonyme qu’utilise Claire est à la fois une protection, un masque et un piège : celui de l’isolement dû à une identité inaccessible.

Le cloisonnement entre Claire et son milieu d’origine est aussi social...

Oui, il y a un cloisonnement entre ce Paris des beaux quartiers où Claire a pu s’élever en grimpant les échelons sociaux et la banlieue de sa mère qui, sans être noire, est beaucoup moins nantie. (La rencontre avec son milieu d’origine commence par une fête, il y a du monde, des objets partout, du brassage, un certain métissage.

La bande-son elle-même devient plus accidentée, les bruits de la ville sont davantage présents, on entend les avions dans le parc urbain.) C’est aussi la rencontre de deux esthétiques. Mélina, qui s’était construite comme une héroïne de fiction, va devoir se confronter à une réalité moins élégante, mais plus variée, plus vivante.

La peur de l’abandon va chercher ses racines loin chez Claire : elle a été abandonnée par sa mère dans son enfance…

Ce qui me plaisait, c’était la double quête : la quête d’un amour d’enfant pour sa mère qui la conduit vers la quête d’un amour de femme pour un homme. Même si le personnage de Lucas est présent dès le début, et même avant la mère, il n’est pas envisageable comme un personnage à aimer tant que Claire n’a pas réussi à gérer ce premier objectif qu’est l’amour maternel.

Je me suis beaucoup documenté sur les enfants abandonnés qui n’ont jamais connu leur père et leur mère. Il y a souvent une idéalisation, en particulier de la mère, et une sorte de fantasme persiste à l’âge adulte, que cette mère a probablement été empêchée, mais qu’elle aurait tellement voulu garder et aimer cet enfant qu’elle a abandonné…

La mère que Claire va découvrir, ne sera bien sûr pas celle qu’elle s’était imaginée. Le film parle aussi finalement de cela : la confrontation entre ce qu’on imagine et la réalité.

Vous parliez de Claire construite comme une héroïne de fiction, c’est vrai que lorsqu’on la voit, on pense à un personnage de cinéma, notamment à Hitchcock, à la blondeur frigide de Marnie…

Je dis que Mélina est un personnage fictionnel dans le sens où elle n’a pas eu de référence familiale pour se construire en tant qu’individu. Elle a grandi dans un orphelinat et s’est créé une image de femme idéale qui renvoie effectivement à beaucoup de personnages féminins d’Hitchcock, avec ce côté rétro chic, irréprochable, au-dessus de tout soupçon. Elle a une ligne, une allure, une beauté classique un peu froide qui ne doit prêter le flanc à aucune critique.

La quête de Mélina est tardive...

Oui, il y a une part non négligeable de gens abandonnés qui ne partent à la recherche de leurs parents biologiques que lorsque leurs enfants ont quitté le foyer, donc tardivement, alors qu’ils ont mené à terme leur mission éducative pourrait-on dire. Cela m’a interpellé, je trouve que ce n’est pas souvent montré.

Ce n’est pas la même chose de faire cette quête de la mère à quarante qu’à vingt ans. Si Claire en est arrivée là où elle en est sans s’effondrer, c’est sans doute qu’elle s’est créée une carapace énorme.

C’est aussi l’importance, l’épaisseur de cette carapace qui veut que l’émotion du film n’arrive que progressivement. Le moment où elle craque vraiment n’apparaît que vers la fin, quand elle crie dans le parc, après le rendez-vous manqué avec sa mère.

Là, en revanche, on est face à une petite fille perdue dans la forêt…

Claire s’était imaginé de manière un peu idyllique le Parc Foral, genre jardin d’Eden, très stylisé et fleuri, contrairement au parc urbain de Lucas. Pour elle, c’était l’endroit parfait pour cette sorte de rendez-vous d’amour avec sa mère. Elle s’est faite belle, ses cheveux sont bouclés comme ceux d’une petite fille... Et au fur et à mesure de l’attente, le lieu se dépeuple et elle bascule dans l’envers du décor : une forêt solitaire aux troncs penchés.

Quelque chose la dépasse dans le refus obstiné de sa mère de lui donner ne serait-ce qu’une parcelle d’amour. D’où cet acte extrême de vouloir lui couper l’oxygène sur son lit d’hôpital.

Le geste de Claire est tragi-comique, il paraît à la fois absurde et juste.

Elle a été toute sa vie durant en manque d’oxygène à cause de l’absence d’amour de sa mère, c’est un juste retour des choses qu’elle veuille le lui couper à son tour. Ce geste est très salvateur, elle rejoue à l’envers ce que sa mère lui a fait subir : couper trop tôt un cordon ombilical encore nécessaire. Et puis surtout elle exige de clore le débat, de faire cesser une attente interminable.

Pour que Claire puisse construire quelque chose, il faut qu’elle ait cette réponse-là, qu’elle entende ce mot d’amour même s’il est arraché, même s’il n’a aucune valeur. À partir de là, la quête de la mère et les promesses de la carte postale pourront devenir une histoire close. Peu importe ce que deviendra la mère, si elle s’en sortira. Pour Claire, elle sera redevenue une étrangère.

Comment avez-vous pensé à Karin Viard pour jouer Claire ?

Pour écrire le personnage, j’avais besoin d’un visage, de me focaliser sur une actrice. Je recherchais une comédienne à la fois crédible dans un registre d’émotion et de comédie. En France, il n’y a pas beaucoup d’exemples d’actrices aussi à l’aise dans les deux registres.

Très vite, j’ai pensé à Karin Viard que j’adore : dans Haut les coeurs de Solveig Anspach, elle est très émouvante mais dans beaucoup d’autres rôles, elle a un sens du comique indéniable. Alors je me suis mis à écrire en pensant à elle, à un rôle où elle puisse donner toute l’étendue de son registre. Et quand je lui ai proposé le film, elle a dit oui très vite.

Il se trouve que je l’avais côtoyée il y a longtemps, alors que j’étais stagiaire régie sur Les Enfants du siècle de Diane Kurys. Karin avait un petit rôle, et moi j’avais pour charge d’aller la chercher à son domicile et de la ramener sur le plateau. Quand elle a accepté le film, je lui ai rappelé qu’on s’était déjà rencontré à cette occasion, ça l’a fait marrer.

Dans le travail elle a un professionnalisme bluffant, de celui qu’on attribue aux acteurs anglo-saxons. Ce fut une relation de travail très enrichissante.

Et Nicolas Duvauchelle…

Dans La Fille du RER d’André Téchiné, il a une scène où il fait une blague à Deneuve, dans un café ou un restau et je m’étais dit qu’il avait l’esprit et la vivacité pour aussi faire de la comédie. Il a une image très virile et joue souvent des rôles de voyous mais jamais très loin derrière, on sent une extrême sensibilité. J’avais envie de mettre en valeur cette part plus fragile.

Il fallait aussi pour Lucas, un acteur qui soit a contrario de Mélina très physique, dont le corps parle, très tactile. Et puis, il devait avoir un sex-appeal suffisamment fort pour que le trouble qu’il suscite franchisse les barrières de Mélina.

Karin et Nicolas viennent de deux univers différents, ce n’est pas un couple attendu, du coup, c’est vivifiant de se demander ce qu’ils pourraient faire ensemble, on se dit que ce serait un challenge que ça marche entre eux !

Et Nadia Barentin, qui joue la mère ?

Elle a fait une grande carrière au théâtre et un peu de télévision... elle jouait un personnage récurrent de mère supérieure dans Louis la Brocante..., mais peu de choses au cinéma. Je l’ai rencontrée grâce au directeur de casting, Pierre-Jacques Bénichou.

Elle dégageait quelque chose de très humain et en même temps une force de caractère pas forcément affable d’emblée. Cette ambivalence me plaisait. La mère de Claire a un franc parler, une sorte d’immédiateté, elle peut être très tendre, comme avec sa petite-fille. En même temps, elle a vécu sans se retourner, du coup en laissant des choses derrière elle...

Nadia a appris qu’elle était malade juste avant le tournage mais elle a reporté son traitement pour faire le film, j’ai appris plus tard la gravité de sa maladie et de son choix.

Elle tenait à parler de cette histoire qui la touchait personnellement, de ce rapport mère-fille, de cette difficulté à aimer. Et puis elle adorait Karin Viard, elle voulait absolument tourner avec elle. C’était un cadeau de travailler ensemble. Elle m’écoutait, me soutenait, pour tout dire elle était un peu maternelle avec moi. Elle est décédée en mars dernier, le film lui est dédié.

Et le reste du casting ?

J’avais globalement le parti pris d’avoir des acteurs plus connus, plus vus dans l’univers parisien, médiatique de Mélina, et des visages moins identifiés pour la banlieue...

Hormis celui de Nicolas Duvauchelle...

Oui, parce que son personnage est à la charnière des deux mondes. Il vient de cette banlieue-là mais il a la volonté d’intégrer une sphère artistique à laquelle il n’a, a priori, pas accès. Nicolas porte cette ambivalence : il a une notoriété et en même temps, il est identifié comme faisant partie de la marge dans la plupart de ses rôles.

Parlez-moi de vous… Ce titre et le métier qu’exerce Mélina sont porteurs d’une conviction : les histoires des uns font écho à celles des autres...

On a d’ailleurs souvent l’impression que Mélina se parle à elle-même autant qu’à ses auditeurs. Ceux-ci lui font confiance, lui offrent leurs confidences, mais elle ne fait pas que donner, elle reçoit aussi beaucoup dans cette intimité qu’ils lui confient : une preuve de confiance et d’amour.

Le titre du film fait référence à des paroles de chansons : parlez-moi d’amour... Il met l’accent sur cette puissance de la parole, de l’échange, de l’écoute, donc du fait d’être ensemble.

Mais c’est aussi une expression contradictoire : on est à la fois dans une invitation au dévoilement de l’intimité de l’autre et dans un évitement de sa propre intimité. A priori, quand on invite quelqu’un à parler de lui, on ne va pas parler de soi. C’est ce que fait Mélina : elle réussit à être avec les autres tout en se préservant..

… mais elle ne peut s’empêcher d’être touchée par un autre miroir : celui que lui tendent les photos de Lucas, notamment celle de cette jeune fille qui lui rappelle sans doute sa propre enfance.

Parlez-moi de vous travaille beaucoup sur comment les choses, les gens se complètent. L’espace conquis par Mélina est celui de la parole, alors que Lucas essaye au contraire de saisir l’intimité des gens, par l’image, en les photographiant dans le silence. C’est comme s’ils s’étaient partagés le monde. Je me disais que ça pouvait faire un beau couple.

Les photos de Lucas sont réellement très fortes…

Mon frère est artiste. Il m’a initié au monde de l’art contemporain. Le respect que j’ai du travail artistique m’a conduit à vouloir qu’à chaque fois qu’on montre une oeuvre d’art dans le film, ce soit le vrai travail d’un artiste, et non d’un chef déco. Il y a des artistes remarquables, autant en profiter !

Au musée, le Mac Val, nous avons quasi exclusivement utilisé des oeuvres issues des collections (Philippe Ramette, Noël Dolla, Pascal Pinaud, Pierre Buraglio). Seule la photo de Robert Adams, “Colorado Springs”, est un rajout, mais c’est un rajout qui aurait toute sa place dans un tel lieu.

Pour le travail photographique de Lucas, j’ai été conseillé par Nicolas Lartigue, qui m’a fait découvrir de jeunes photographes, parmi lesquels j’ai choisi Jérôme Barbosa, pour le travail qu’on voit à la toute fin, exposé au musée. Et la plupart des photos que Lucas montre au restaurant sont de Valentine Vermeil.

Vous croyez que Lucas va revenir ?

Lucas ou « un » Lucas, oui... Claire a parcouru un chemin, elle revient dans ce jardin où ils sont allés ensemble, lui vient de faire cette expo, il est peut-être à Paris, il est possible que lui aussi retourne dans cet endroit en souvenir de Mélina.

Dans cette longue scène de fin, on est en osmose avec elle, il y a une sorte de transparence de ses émotions. On comprend à quoi elle pense, il n’y a plus de barrière entre elle et le spectateur. La caméra tourne autour d’elle et se rapproche, jusqu’à se retrouver en très gros plan sur son visage. Claire a gagné une dimension humaine. Elle est moins parfaite, on voit quelques rides, la vie et l’âge sont passés sur son visage, on sent l’émotion à fleur de peau qui l’anime, elle est enfin capable d’exprimer une intimité.

Et la chanson de Berry, “Le bonheur”, surgit alors…

La tessiture très mélodieuse de la voix de Berry va très bien avec la voix de Mélina à la radio. La chanson est à la fois entraînante, triste en arrière-plan, mais finalement réconfortante. Elle chante le bonheur comme une quête impossible qu’il faut tenter malgré tout...