Dans la vie a-t-il des résonances autobiographiques ?
Oui. Yasmina (la productrice et co-scénariste) a été infirmière, et nous nous sommes largement inspirés de son expérience. Du fait de son travail, elle a beaucoup fréquenté à ce moment-là les deux communautés à la fois. C’étaient pour la plupart des patientes, arabes ou juives, qui avaient beaucoup de choses en commun, à commencer par un passé, un vécu semblable, en Algérie, au Maroc, en Tunisie. Qui, ensuite, s’étaient retrouvées dans le sud-est de la France. Elle s’est occupée de plusieurs femmes qui ont nourri le personnage d’Esther. Et pour le personnage d’Halima, la mère de Sélima, Yasmina n’avait qu’à puiser autour d’elle.
Quand avez-vous eu l’idée d’écrire ce scénario ?
Le scénario a été écrit pour l’essentiel en 2003. Nous en avons eu l’idée, Yasmina et moi, dans une période de tension où nous avions l’impression que le confl it israélo-palestinien avait un impact inédit sur une partie de la communauté d’origine maghrébine en France. On sentait autour de nous descrispations, plus marquées qu’auparavant, et même des replis.
Yasmina a-t-elle perçu qu’un fossé se creusait entre les deux communautés ?
Elle avait cette impression. Même si, évidemment, il n’y avait pas que cette attitude, unique et homogène. Elle m’a dit plusieurs fois qu’elle ressentait quelque chose de très réactif, peut-être plus qu’auparavant, à ce qui se passait au Proche-Orient, à l’intérieur de l’une et l’autre communauté. Les jeunes, en particulier, autour d’elle, lorsqu’ils avaient le sentiment, en France, d’être déconsidérés, pouvaient avoir tendance à s’identifier, à se reconnaître, dans la situation des Palestiniens. Il y avait un climat parfois délétère.
Dès les premières minutes, l’origine communautaire apparaît comme facteur de séparation et d’exclusion.
Nous voulions montrer tout ce que ce climat de crispation peut susciter de fermeture, de tous côtés. Dans le film, on est à l’été 2006, au plus fort de la tension provoquée par l’attaque israélienne à l’intérieur du Liban, contre le Hezbollah, à la suite de l’enlèvement de deux soldats israéliens. Dès les premières fois où l’on voit la mère de Sélima, elle est dans une attitude de blocage, conditionnée par ce climat. Elle dit : « Je n’aime pas ces gens », lorsque Sélima lui apprend qu’elle va travailler à domicile chez Esther, une femme juive. Or, toute la suite du film nous montre à quel point ces premiers réflexes conditionnés de fermeture ne correspondent pas à sa nature réelle profonde.
Comment s’est passée la collaboration à l’écriture avec William Karel ?
Nous avons d’abord écrit une première esquisse du scénario. J’ai ensuite fait appel à William Karel, avec qui j’avais déjà travaillé. J’aime son humour et l’acuité de son regard. Il a aussi une connaissance très subtile et unique de la culture juive d’Afrique du Nord. Et pour ajouter au plaisir d’écrire à plusieurs, nous avons fait appel à Sarah Saada, qui est la fille de William, et qui joue dans le film la fiancée d’Élie, le fils d’Esther.
Etes-vous d’accord pour dire qu’il s’agit d’un film de femmes ?
Absolument. Et ces femmes m’ont intéressé, parce qu’une partie du monde leur est refusée. Elles sont parvenues à leurs âges, elles se sont consacrées à ce qui leur a été assigné, elles ont élevé leurs enfants. L’une est clouée à un fauteuil, l’autre est illettrée. Elles sont issues de milieux où leurs maris décident. Mais ce n’est pas pour cela qu’elles sont disposées à accepter que leur soit refusé ce à quoi elles aspirent. Elles s’affirment, avec leurs moyens.
Des liens très forts se tissent entre Sélima et Esther ; puis entre Esther et Halima, la mère de Sélima.
Avant que leur rencontre n’ait lieu, Halima et Esther sont prisonnières d’une représentation imaginaire de l’autre. Progressivement, elles découvrent qu’elles ont en face d’elles quelqu’un de proche, sur bien des plans, qui ne correspond en rien aux a priori qu’elles s’étaient fabriqués au préalable.
Bien qu’elle affirme un style de vie laïque et occidental, Sélima se soucie du « qu’en-dira-t-on ».
C’est difficile pour une jeune femme comme elle d’être constamment en opposition, en lutte, avec son entourage et sa famille. Car ce n’est pas parce qu’elle s’oppose sur certains points à sa communauté qu’elle se sent nécessairement en adéquation parfaite avec la société française. Du coup, elle se retrouve en porte-à-faux avec tout le monde, ce qui n’est pas toujours une position facile à vivre.
Avez-vous essentiellement fait appel à des comédiens non professionnels ?
Oui, comme sur d’autres de mes films. Mais jusque-là, j’avais travaillé avec des gens plus jeunes, qui n’ont pas besoin de plus de deux ou trois jours pour être « dans » le film en cours. Leur inexpérience n’est pas forcément un handicap, bien au contraire. En revanche, pour Dans La Vie, il s’agissait de deux interprètes d’une soixantaine d’années, pour qui le rythme très intensif d’un tournage constituait un véritable effort d’endurance physique.
Comment les avez-vous dirigées ?
Tout d’abord, elles ont montré une grande compréhension des enjeux, et elles se sont énormément impliquées dans leurs personnages. J’ai compris que, pour parvenir à mettre en œuvre toutes leurs possibilités, toute la créativité dont je savais qu’elles pouvaient être capable dans leur interprétation, elles avaient besoin d’un climat de confiance. Et de temps, de beaucoup de temps. J’ai choisi de leur donner le temps qu’il leur fallait, quitte à renoncer à tourner à un rythme habituel, plutôt que de vouloir tourner nécessairement l’intégralité du scénario.
Vous jouez vous-même dans le film ?
C’est dans la même intention, de créer un climat rassurant, de complicité. Ce qui m’a paru nécessaire, parce qu’elles se sont trouvées précipitées un peu abruptement dans cette aventure.
Comment se sont-elles préparées au tournage ?
Zohra Mouffok, qui joue Halima, ne sait pas lire. Elle a donc travaillé avec sa fi lle, Oumria, qui l’a aidée à mémoriser le dialogue. Quant à Ariane Jacquot, qui interprète Esther, elle a appris son texte en enregistrant sur son ordinateur les répliques de ses partenaires, et elle répétait toute seule, chez elle ! Elles se sont aperçues, le premier jour, qu’elles étaient originaires de deux quartiers limitrophes d’Oran, en Algérie, et ça a immédiatement fonctionné entre elles !
Avez-vous fait un casting ?
On a aussi bien consulté des agents de comédiens que mené des recherches en direction de non professionnels, par le biais d’annonces dans la presse régionale, sur des radios communautaires. Je me suis finalement décidé pour Zohra et Ariane, chez qui j’ai eu l’impression de rencontrer, après un certain nombre d’essais, de véritables talents, de comédiennes qui s’ignoraient. Elles sont parvenues à des interprétations très justes et très nuancées, sur des registres très différents : l’émotion, la complicité, la colère, le fou rire, le déchirement de la séparation,... Sans se tromper, ni jamais tomber dans des archétypes.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé chez elles ?
C’est la compréhension intuitive de leurs personnages. Ce sont des femmes qui ont des vécus très riches : elles ont quitté leur pays, recommencé leur vie en France, élevé des enfants dans des conditions difficiles. Il y a pour moi, dans l’interprétation de l’une et l’autre, une grande beauté : celle de ce parcours vers leur personnage. Par ailleurs, elles ont fait preuve d’un « professionnalisme » qui nous a beaucoup impressionnés. Elles connaissaient leur texte à la perfection, elles étaient systématiquement à l’heure sur le plateau. Elles étaient extrêmement concentrées, à l’écoute de mes indications et des demandes des techniciens. Elles se souciaient de donner le meilleur d’elles-mêmes, voulant savoir, après chaque prise, si elles ne pouvaient pas faire mieux... Elles sont allées au maximum de leurs possibilités physiques, intellectuelles, intuitives, en restant constamment disponibles.
Vous cernez les visages avec une vraie tendresse dans le regard.
La caméra a un rapport très fort avec le visage, car elle parvient à capter ce qui vient de l’intérieur, à travers quelque chose qui s’exprime dans une expression (même minime), un regard, un rendu particulier de la voix, etc.
Quand un comédien parvient à une véritable densité émotionnelle, on peut en avoir une première impression, au moment de la prise, lorsque l’on est à côté de la caméra, ou en regardant le combo. Mais lorsque l’image est projetée sur grand écran, on comprend seulement à ce moment qu’il y a des tas de choses qui participent à cette force émotionnelle. Ce sont des éléments justement à l’œuvre dans le regard, le visage, la voix, qui prennent tout d’un coup une force, une dimension, sur l’écran, grâce aux moyens du cinéma, l’image et le son.
Vous avez tourné en numérique ?
Oui, en HD. C’est formidable, quand on tourne avec des comédiens non professionnels car on ne se limite pas dans le nombre de prises. En outre, la mise en place de la lumière est moins lourde qu’en argentique. Du coup, les interprètes passent moins de temps à attendre...