"Chaque sentiment renferme en son sein le sentiment inverse. Nos amours sont bâtis sur des haines infinies. Nos répulsions nous attirent en même temps. Ce dont nous avons peur nous séduit. Cette part d’ombre inversée à chacun de nos sentiments doit rester cachée. Nous nous efforçons de l’étouffer. Mais cette ombre existe. Si nous ne nous en méfions pas suffisamment ou si nous la nions avec trop de véhémence, elle en profite pour assombrir nos sentiments. Parfois, elle surgit au lieu et à la place du sentiment inverse qui la recouvrait. Imaginons une scène : un bébé pleure ; sa mère s’approche du berceau pour le prendre dans ses bras.

Il paraît que si l’on filme cette scène à mille images/seconde, on voit, sur certains des photogrammes, que le visage de la mère s’est fait haineux. Une haine infinie,bestiale, brutale. Une haine qui donne l’impression qu’elle va tuer ce bébé. Ce sont ces visages-là, ces visages fantômes, ces visages haineux que renferme l’amour maternel, que je veux explorer dans Maternelle.

Maternelle n’est pas un film extrêmement âpre et dur. Ce qui m’intéresse, c’est montrer que ces sentiments terrifiants existent dans n’importe quel milieu, dans n’importe quelle situation, dans des moments qui semblent calmes, tranquilles, quotidiens. Maternelle ne se déroule pas dans un milieu exceptionnel. Les situations n’y sont pas terriblement dramatiques. C’est la chronique d’une femme dans la quarantaine, directrice d’une école maternelle, qui a toute une série de problèmes assez communs. Il y a de l’humour dans Maternelle.

Je ne crois pas à la tragédie pure, pas plus qu’à la comédie pure. Cela me semble deux genres aussi irréalistes que la science-fiction. Pourtant j’admire certains films ou romans de science-fiction, autant j’admire certaines tragédies et certaines comédies. Mais je n’ai jamais rencontré d’extra-terrestre ; je n’ai jamais vécu de moment tragique qui ne soit pas troublé par un moment cocasse, absurde, ou drôle ; ni de moment drôle qui n’ait pas, en creux, ses aspects tristes et douloureux. Mon inclinaison va vers un mélange des genres. C’est dans ce mélange, ce doux-amer, que je perçois la vie, que je vis la vie. Dans Maternelle, comme dans la plupart des scénarios que j’ai écrits, j’ai voulu conserver ce mélange.

Une source de Maternelle est le titre et le jeu de mots sur ce titre. Ce film parle du sentiment maternel, mais il se déroule aussi en grande partie dans une école maternelle. Mes deux fils ont eu quelques problèmes quand ils étaient à la crèche et en maternelle. J’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup de gens, surtout des femmes, qui travaillaient avec ces enfants : psychologues, assistants sociaux, logopèdes, directrices, institutrices - et un instituteur. C’étaient tous des gens admirables (nous avions de la chance). Tous étaient motivés par leur amour pour les enfants. Aylin et moi, nous leur devons beaucoup.

Je voulais parler de ces gens, qui sont si compétents dans leur vie professionnelle mais parfois tout à fait perdus dans leur vie personnelle. Ils savent très bien aider autrui mais ne savent pas s’aider eux-mêmes. De là est né le personnage de Viviane.

Très vite m’est venue l’idée du fantôme. Il y a toujours eu des fantômes dans ce que j’ai écrit. Pour des raisons personnelles, je me sens entouré de fantômes. Je peux rationaliser cela, parler du travail de deuil, de l’angoisse de la mort, de la persistance de la Shoah et surtout du non-dit autour de la Shoah dans ma famille, mais en fait, tout simplement, je crois aux fantômes. En tous cas, dès que j’écris ou que je mets en scène de la fiction, j’y crois. J’ai beau vouloir m’écarter de toute superstition, je sens les fantômes en moi, autour de moi. Un fantôme apparaît quand quelque chose est restée irrésolue à la mort de quelqu’un.

Ici,le rapport entre Viviane et sa mère est resté en suspens. C’était une mère absente, un fantasme de mère. Viviane n’a rencontré que trois fois sa mère et, la troisième fois, c’était pour la voir mourir. On peut évidemment analyser ce fantôme qui hante Viviane comme étant le résultat d’un travail de deuil malaisé. Ce fantôme serait une hallucination que crée son inconscient. On peut imaginer que ce fantôme n’existe que dans la tête de Viviane. Mais deux personnes doivent croire dur comme fer à l’existence réelle et tangible de ce fantôme, sinon le film ne tient pas : la comédienne qui le joue, et moi.

Les apparitions du fantôme sont les plus naturelles et simples possible. Aucun tour de passe-passe, aucun effet. Le fantôme apparaît au détour d’un raccord et disparaît au détour d’un raccord. A part quelques courts instants, ce fantôme a été écrit et joué comme un personnage tout à fait réel. Hormis, donc, ces courts instants de haine surnaturelle. Etre un fantôme permet au personnage d’exprimer au grand jour quelque chose d’effroyable dans le rapport entre une mère et une fille. Quelque chose d’horrible dans le sentiment maternel.

Je crois que je n’ai eu d’autre choix, pour réaliser ce film, que de continuer ce que j’ai fait pendant l’écriture du scénario : me laisser hanter par cette histoire.

J’ai été élevé par une flopée de tantes et deux grands-mères très envahissantes. Ma mère a aussi été très présente dans ma vie. J’ai passé mon adolescence à écouter les filles dont j’ai été amoureux au lieu de les draguer. Je devenais leur confident, leur ami, et j’apprenais à les connaître, même si ce n’était pas bibliquement. Les femmes m’intéressent bigrement. Je n’ai jamais été une femme. C’est une planète inconnue que j’explore depuis ma naissance.

Une grande partie de ce que j’ai écrit participe de cette exploration. Maternelle, évidemment, est un des camps de base de cette exploration. C’est clair déjà dans le titre."

 

Philippe Blasband