Le fanatisme existentiel de l’écrivain japonais ne re­joint-il pas la phobie rigoriste de l'an­cien étudiant en théologie protestante ?

Yukio Mishima était extraordi­nairement mal avec lui-même. Beaucoup de gens pensent qu’il était fou. Moi, je suis sûr qu’il savait où il allait. Seule sa mort pouvait résoudre les problèmes qui le tiraillaient. Son hara-kiri lui a permis d’être enfin à la fois un homme et une femme. Vous savez que j’ai toujours été très inté­ressé par la rédemption. Mais j’ad­mets qu’on puisse trouver à redire à mon analyse. Ce que je montre, c’est le Mishima de Paul Schrader...

Très tôt vous avez manifesté de l’intérêt pour le Japon. Ozu a été l'un des premiers cinéastes à vous fasciner, et le premier scénario que vous ayez écrit état Yakuza, tourné par Sidney Pollack.

Mon frère Léonard (qui a écrit le film avec moi) s’est installé au Ja­pon en 1968, où il a épousé une Ja­ponaise. Je lui ai rendu visite fréquemment. Cest tout. Une chose est vraie: mon enfance a été très influen­cée par la religion. Ce côté austère de mon éducation, je l’ai retrouvé là-bas. Il m’a fallu faire la moitié du tour du monde pour replonger dans ces racines qui me tiennent à cœur. Mais ce n’est pas le Japon qui m’a amené à Mishima, plutôt l’inverse.

Pourquoi ce personnage vous fascine-t-il tant?

Cest un personnage réel qui avait la dimension d’un personnage de fiction. J’ai été passionné par son incapacité à établir un contact avec les autres, par son sentiment d’enfer­mement, sa hantise de ne pas exister au sens plein du terme. Aujourd’hui, où les gens ne lisent plus beaucoup, les romanciers sont plus connus par leurs prestations d’hommes publics que par ce qu’ils écrivent. Cette évo­lution, Mishima la symbolise à l’ex­trême. En outre il a violé les règles de l’art.

D’ordinaire, les écrivains se débarrassent de leurs obsessions en les exprimant dans leurs oeuvres. Lui, au contraire, devenait de plus en plus possédé par ses fantasmes au fur et à mesure qu’il les livrait dans ses ro­mans. Il avait besoin de les satisfaire pour se sentir réel. Moi, quand j’écris un scénario sur un chauffeur de taxi, cela ne veut pas dire que j’ai envie de devenir chauffeur de taxi. Lui, si. Il lui fallait absolument devenir sem­blable à ce qu’il écrivait.

Comment vous situez-vous par rapport à ses options politiques... plu­tôt inquiétantes?

Ce qui m’intéresse en lui, c’est le dilemme artistique. Pas ses pro­blèmes homosexuels ou ses idées po­litiques. Je crois d’ailleurs que les fameuses options politiques de Mishi­ma ont été mal comprises, et qu’elles ont trouvé un écho démesuré après sa mort, parce qu’il a été récupéré par une partie de la droite japonaise. En fait, il est arrivé à la politique par le théâtre : l’arène politique est la plus grande scène qu’on puisse imagi­ner.

Quels types de difficultés avez-vous rencontrés avec la veuve de Mishima ?

Vous connaissez la théorie se­lon laquelle les veuves sont les enne­mies de l’Histoire. Eh bien je l’ai ex­périmentée! Comme je voulais in­duré dans le film des scènes tirées des romans de Mishima, j’ai dû de­mander une autorisation à sa veuve. J’ai signé un contrat avec elle, où j’annonçais clairement mes objectifs.

Au fur et à mesure que l’on se rap­prochait du tournage, elle s’est rendu compte qu’elle ne possédait pas le contrôle total du film. Elle m’a de­mandé de faire plusieurs modifica­tions dans le scénario qui faisaient contresens avec les faits historiques, ce que j’ai refusé. Elle a donc cassé le contrat, et fait tout ce qu’elle a pu pour m’empêcher de mener à bien mon projet. Aujourd’hui encore, elle refuse de voir le film, et utilise toute son influence pour interdire qu’il sorte un jour au Japon.

Que refusait-elle dans votre scé­nario?

Elle voulait gommer tout le côté scandaleux ou spectaculaire de la vie de son mari. L’homosexualité, par exemple. Elle a détruit tous les négatif des films que Mishima avait tourné comme acteur. Elle a fait dé­truire tous les exemplaires de la bio­graphie écrite par John Nathan, qui est de loin la meilleure. Son rêve se­rait qu’on se souvienne de Mishima comme de Visconti: en oubliant l’homosexuel, l’homme politique engagé, pour ne garder que l’homme digne et respectable.

Pourquoi avoir choisi une musi­que typiquement américaine (Philip Glass) plutôt qu’une musique authen­tiquement japonaise?

La musique japonaise d’aujour­ d’hui, c’est celle-là. Si j’avais cherché un compositeur japonais, je n’aurais trouvé que de pâles imitateurs de Phil Glass. Pour Kagemusha, la Fox avait demandé à Kurosawa de mettre une musique traditionnelle, et il a ré­pondu: "Si je fais cela, les Japonais vont se marrer".

 

Propos recueillis par Jean-Luc Douin