INFLUENCES
« Ma vraie rencontre avec le cinéma date de Bergman »
"Le titre du film vient d’une citation de Bergman à la fin de Fanny et Alexandre. Mais je ne m’en suis aperçue qu'après. Je dois dire que je l'avais oubliée. Juste avant de commencer le tournage, j'ai retrouvé dans mes papiers cette citation : " The world is a den of thieves and night is falling (...) Therefore let us be happy, let us be kind, generous, affectionate and good " (" Le monde est un repaire de brigands et la nuit est en train de tomber (...) Aussi dépêchons-nous d'être heureux, gentils, généreux, affectueux et bons ") que j'avais recopiée et qui m'a accompagnée pendant tout ce temps. Ma vraie rencontre avec le cinéma date de Bergman. J’ai vu coup sur coup Persona et Le Visage. J'avais 19, 20 ans. Ca a été une révélation. Je découvrais que le cinéma disposait d'une voix très singulière à la fois elliptique et poétique qui correspondait tout à fait à ma sensibilité. Je n'ai jamais été aussi absorbée par quelque-chose.
J'ai été élevée dans une famille calviniste du Nord de la Hollande. Adolescente, j'étais très croyante. J'ai même converti des gens ! Et pourtant, la chair, la sensualité me fascinaient totalement. C’est cette coexistence entre le spirituel et le charnel que je retrouve chez Bergman. Il ne me viendrait pas à l'idée de me comparer à lui une seconde mais je me sens très proche de son univers. La gravité m’attire beaucoup, et la sienne en particulier même lorsque son ton devient plus léger. Je crois d'ailleurs que mon attrait pour Woody Allen vient de sa proximité avec Bergman et de la façon dont elle transparaît dans certains de ses films. "
FOI
« La croyance amène une forme de dépendance extrêmement forte »
" Je savais dès le départ que je voulais raconter une histoire d'amour entre deux femmes avec un fond religieux. J'avais besoin d'un obstacle fort, à l'heure où il n'en n'existe plus de réel pour ce type de relation. Il me fallait donc quelque-chose d'autre, par exemple une femme qui soit ancrée dans un système de croyance, avec toutes les conséquences que cela implique.
La croyance amène une forme de dépendance extrêmement forte dont il est très difficile de se défaire car toute la vie d'un individu, présente et passée devient partie intégrante de cette croyance. Je crains aussi beaucoup un retour du religieux et de son ordre moral. La droite fondamentale américaine est un réel danger. Surtout que la religion se situe dans un contexte économique donc politique. Elle gère à la fois des âmes et des budgets. Ça commence avec la foi, ça finit avec un empire.
Dans le film, l'investissement religieux de Camille et de Martin devient totalement connecté à leur carrière et les conséquences professionnelles de son choix ne sont pas minces pour Camille.
Le changement devient alors une épreuve considérable. Mon film parle aussi du courage qu'il faut pour courir le risque de changer de vie. Le film commence d'ailleurs avec Martin donnant un cours sur la peur du changement et la nature intangible de la vérité divine auquel l'homme doit avoir recours; au même instant, dans une classe attenante, Camille, à travers des exemples de transformation et de métamorphose puisés dans la mythologie, souligne que le changement doit être la seule constance.
Mais là foi religieuse et l'amour profane sont aussi d'une certaine façon similaires. L'amour est une croyance que nous avons en quelqu'un, croyance par nature irrationnelle. "
SCÈNES D’AMOUR
« J'avais envie de célébrer la sexualité sous toutes ses formes dans une période de notre histoire où la peur du sexe se généralise »
" Il y a je crois beaucoup de femmes, probablement plus que des hommes, qui sont capables d'aimer à la fois des femmes et des hommes.
J'avais à moment donné sur le tournage une assistante qui était une lesbienne pure et dure, assez militante, et elle était vraiment opposée au fait qu'il y ait dans le film ne serait-ce qu'une scène d'amour hétéro. Pour finir je voulais vraiment que cette scène soit très convaincante, très excitante. Camille et Martin aiment faire l'amour et le font bien, ils sont physiquement très en accord. Camille a un désir fort, son corps est visiblement très charnel. C'était à mes yeux fondamental non seulement de respecter cela mais aussi de bien représenter la sexualité la mieux connue dé tous qui est celle d'un homme et d'une femme.
Mais il est vrai que si Camille est sexuellement aussi active et aussi manifestement inspirée, c'est également à cause de ce qui se passe avec Petra. Elle fait simplement un transfert de ce nouveau désir. Au matin, Martin lui dit « j’aime bien ce nouveau toi ». On comprend alors qu’elle n'est pas forcément comme ça tous les jours avec lui. Mais c'est un trait psychologique assez commun : vous fantasmez sur une personne et passez à l'acte avec une autre sur la base de ce fantasme. C'est à la fois triste, vrai et parfois même très beau.
Plus généralement, j'avais envie de célébrer la sexualité sous toutes ses formes dans une période de notre histoire où la peur du sexe se généralise. Lorsque mon film est sorti aux États-Unis il a été interdit au moins de 17 ans. Interdiction qui a provoqué un formidable tollé dans la presse et a été abondamment commentée comme étant une décision profondément hypocrite. Les américains sont capables de célébrer la violence sous ses formes les plus extrêmes et une violence souvent de nature sexuelle. Mais voir deux femmes magnifiques faire l'amour avec infiniment de tendresse mais de façon assez explicite, c'est intolérable. Pour finir le très conservateur New York Times s'est payé le luxe d'être le seul quotidien du pays à refuser une affiche montrant les deux femmes couchées sur un lit. J'ai donc visé juste. Et même si cela a rendu les gens encore plus curieux du film, ce que cela révèle des mœurs morales de ce pays est affligeant. "
STYLE
« J'aime l'humour quand il est un peu décalé, légèrement bizarre »
" J’aime la forme la plus extrême de subjectivité alliée à la tendresse, l’absurdité et la force de caractère, et j’aime aussi exploiter la plasticité du cinéma; le visuel a une grande importance pour moi.
J’aime l'humour quand il est un peu décalé, légèrement bizarre : Camille mettant son chien dans le frigidaire quand il meurt pour ne pas avoir à affronter sa disparition... mais ce chien est aussi un antidote macabre au lyrisme que j'affectionne. Quand ça devient un peu trop joli, un peu trop romantique, je deviens nerveuse et j'ai besoin de quelque-chose qui grince, une façon de faire un peu boiter le réel. De la même manière un des numéros du cirque est un ballet domestique féministe assez ironique où trois femmes au foyer, chaussées de DocMartins, brandissent leurs fers à repasser à vapeur comme autant d'étendards. Ma façon de dire que le féminisme manque d'humour et qu'il faut savoir rire.
J'aime que l'authenticité d'un acteur soit telle qu'on en ait le souffle coupé. Cette authenticité doit passer par une forme de maladresse, de gaucherie, celle qu'on a souvent dans la vie. J'aime jouer sur ça, les pauses, les hésitations, les brusques changements de cap. La fluidité apparente de mes images doit être contrebalancée pai ces heurts, ces petits accidents infiniment humains.
J’aime jouer tout court et qu'on le sente. "
LIEUX
« Le cirque est aussi un lieu initiatique »
" Le collège religieux d'un côté, le cirque de l'autre, c’était bien sûr deux extrêmes mais j'ai aussi tenté de dissiper la frontière entre le sacré et le profane. Je tenais ainsi à ce que le cirque ait une aura quelque-peu sacrée. Il y a quelque-chose de l'église dans ce lieu qui, pour finir, accueille les brebis égarées mais jamais pour les réformer ni les convertir.
Dans ces deux espaces, deux philosophies s'affrontent : l'une est figée, sûre d'elle et de ses réponses. Elle ne doute pas. L’autre est nomade, libre, et questionne sans a priori et sans rien systématiser.
Le cirque est aussi un lieu initiatique. Lorsque Camille y pénètre pour la première fois, elle franchit un portail encadré de cracheurs de feu et croise dans un parcours un peu sinueux une infinité de personnages dont l’ambiguïté est la principale caractéristique (homme/bête, femme/homme, ombre/lumière etc...). Cet espace, contrairement à celui dont elle vient, renferme un nombre infini de possibles. C'est à l'intérieur de cet espace que la transformation qu’elle a fortement intellectualisée pourra enfin avoir lieu. "
MYTHOLOGIE
« Pourquoi ne pas se fabriquer sa propre petite mythologie? »
" Je pense que nous avons tous besoin de projeter nos vies, aussi petites et banales soient-elles, dans un système de croyance plus grand que la vie. Celui avec lequel j'ai grandi n'a plus aucun attrait à mes yeux. Il m'ennuie. Alors pourquoi ne pas se fabriquer sa propre petite mythologie en puisant chez les Grecs ou les Romains? pourquoi ne pas essayer d'insuffler à nos histoires un peu de la grandeur de ces mythes? J'ai donc fait en sorte d'irriguer une simple histoire d'amour de la beauté glorieuse du mythe de Cupidon et de Psyché où Cupidon tombe amoureux de Psyché et la dérobe pour l'emmener dans son palais. Dans mon histoire, Psyché est irrésistiblement attirée par le monde de Cupidon, lequel s'avère n'être pas un monsieur mais une dame, ce qui donne un peu plus de sel à leurs péripéties. "
ROMANTISME
« Je me permets d'être outrageusement romantique »
" Si j'avais fait une histoire d'amour hétéro je n'aurais jamais pu me permettre un tel romantisme. Et beaucoup d'autres chose d'ailleurs : c'est amusant car dans le courant politiquement correct qui sévit actuellement c'est quasiment impossible de représenter une femme amoureuse folle d'un homme, qui laisse tout tomber pour lui. Les femmes sont trop terrifiées de devenir dépendantes. Toutes les femmes un tant soit peu intelligentes et autonomes opposeraient une fin de non-recevoir : " moi? je ne ferais jamais ça pour un homme ! ". Les hommes de leur côté ont trop peur de paraître faibles et dépendants d'une femme. Ou pire encore, s'ils sont un peu trop décidés et sûr d'eux, d'être accusés de harcèlement sexuel. Bref les histoires d'amour, si il en reste, finissent toutes par avoir l'air d'être négociées. Les temps sont difficiles pour les femmes et les hommes, en Amérique du Nord en tout cas. Les vieux modèles n'ont plus la cote.
Alors évidemment avec mon histoire d'amour entre ces deux femmes, je prends tout cela à rebrousse-poils et ose ce que plus personne n'oserait dans une histoire d'amour hétéro : Je me permets d'être outrageusement romantique.
Car les relations homosexuelles ont à leur disposition bien peu de modèles. La relation peut être construite comme vous l'entendez, basée plus sur la personnalité des individus que sur des schémas historiques et culturels. On peut donc s’amuser à construire sa propre mythologie. Personne ne s'interpose. "
BERLIN
«J'ai simplement eu la chance que mes préoccupations et mon esthétique aient été dans l'air du temps »
" Lorsque j'ai appris par un message laissé sur mon répondeur que mon film était sélectionné en Compétition Officielle à Berlin je n’ai pas pu m'empêcher d'éclater en sanglots. Je ne me fais en effet aucune illusion. Je ne pense être ni plus futée, ni plus talentueuse que beaucoup d’autres cinéastes. J'ai simplement eu la chance que mes préoccupations et mon esthétique aient été dans l'air du temps. Je réalise mieux maintenant après le considérable succès de mon premier film et l'échec relatif de mon deuxième, à quel point c'est un miracle de faire un film qui soit reçu avec un tant soit peu de tendresse et de respect. "
DÉSORDRE
« La vie n'est-elle pas la chose la plus étrange que vous ayez jamais vue? »
" En exergue de mon premier film, Le Chant des sirènes, j’avais mis la phrase suivante : " Isn't life the strangest thing you have ever seen? " (" La vie n'est-elle pas la chose la plus étrange que vous ayez jamais vue? ”). On m'a récemment fait observer que dans When Night is Falling j'avais choisi pour le cirque le slogan suivant, assez semblable : " Stanger than fiction, truer than fact ” (" Plus étrange que la fiction, plus vrai que la vie ").
Je trouve toujours la vie terriblement étrange. C'est même parfois stupéfiant, choquant. Il n'y a pas une once de cohérence. Et pourtant l'intelligence humaine a un immense besoin de règles, de causes et d'effets. Mais les variantes sont tellement nombreuses qu'on peut rarement percevoir le lien véritable entre les événements. Les seules certitudes concernent l'inévitabilité de la fin, et le besoin démesuré que nous avons d'aimer et d'être aimés. Le reste, il faut bien le dire, est un peu flou. La seule chose en laquelle je crois maintenant c'est que l'incertitude fait loi. Et ma seule religion est le respect que j'éprouve pour le lumineux et magnifique désordre qui nous régit. Cette dimension est la seule qui me soit sacrée. "