Pourquoi as-tu voulu tourner ce film en Géorgie ?
C’est un pays où j’ai passé la majeure partie de ma vie, que j’aime et que je connais. En principe je ne pense pas que l’on peut retourner quelque part, tout simplement parce que le temps est passé. On peut retrouver un lieu géographique, mais pas un pays. La Géorgie que je connaissais a disparu. Ce n’est pas seulement la question de l’apparition de visages nouveaux : le plus douloureux pour moi, c’est que l’expression des visages a complètement changé.
Le thème du film, pour moi, est grave et amer. Je n’aurais pas pu faire ce film ailleurs qu’en Géorgie, car pour parler de ce qui m’inquiète le plus, sans passer par la fable, il fallait que je puisse toucher la matière première, la souche de ces problèmes. Et je pense impossible, indécent même de parler de la réalité d’un pays avec lequel on n’est pas intime.
Considères-tu que le documentaire que tu as fait pour Arte, il y a deux ans, sur la Géorgie, était une sorte de préparation du film ?
Non, pas vraiment. Il a plutôt été l’occasion de boucler une réflexion sur mon pays, qui je l’espère est entré dans une nouvelle période. Il me fallait faire un bilan, mettre un point. Mais en montant ce documentaire, j’ai compris que l’histoire de la Géorgie, comme dans une goutte d’eau, reflète des problèmes beaucoup plus vastes, qui peuvent être facilement extrapolés et compris dans différents coins du monde. J’ai pu observer que les mêmes gens qui étaient dans la nomenklatura ont changé de cap : ils sont devenus des mafieux, alias des gens d’affaires, ou sont entrés dans la mouvance libératrice nationaliste, etc...
Ce phénomène d’absence de principe, de conformisme avec les changements de conjoncture a commencé à m’intéresser.
Et voilà pourquoi : la révolution russe était un renversement radical suivi de purges sans précédent, qui ont emportés dans un torrent de sang les meilleurs de toutes les couches sociales. Pendant ces périodes est apparu un nouveau type d’homme : tricheur, menteur, avide des biens matériels.
Ainsi, après la chute du communisme, alors que nous pensions que tout allait changer, rien n’a changé dans l’essentiel. Il y a eu un déplacement de quelques éléments de société, mais au plus hauts échelons du pouvoir sont réapparus les mêmes personnages sous un masque différent.
C’est ainsi que j’ai eu l’idée de faire une comédie où l’on retrouverait les mêmes personnages dans différentes époques, pour mettre en évidence que tout ce que nous vivons aujourd’hui existait déjà et depuis longtemps.
Tu as été le premier qui m’as raconté cette histoire à l’arrivée de Gorbatchev : imagines que tu prends tous les animaux du zoo, tu supprimes la cage , tu les lâches dans la forêt, tu leur dis : vous êtes libres, et ton discours à l’époque était : "ils vont crever parce qu’ils ne sauront pas se nourrir...".
C’est une image. J’étais optimiste. Je n’ai pas pensé à la vivacité de la nomenklatura.
C’est-à-dire qu’en ex-Union Soviétique ils ont vite retrouvé l’instinct de chasse ?
Tout simplement ils ne l’ont pas perdu.
On retrouve avec ce film un phénomène assez fréquent chez toi : on lit tes scénarios et on découvre six mois, un an plus tard, dans la presse, dans les pages faits divers, des événements que nous avions lu comme une fiction. Il y a eu les japonais qui veulent acheter un château en France dans La chasse aux papillons, deux ans plus tard on apprend comment des japonais ont acquis d’une manière douteuse toute une série de châteaux en France.
Ici tu écris l’histoire des profiteurs géorgiens et russes qui arrivent à Paris et se vautrent dans le luxe, sans doute grâce à des trafics d’armes.
Tout cela est écrit depuis deux ans maintenant et nous lisons aujourd’hui dans les journaux que la Côte d’Azur est envahie par des russes richissimes qui achètent tout ! Nous apprenons même qu’un adolescent qui a tué son père et toute sa famille est peut-être le jouet d’un règlement de compte entre son père trafiquant d’armes et la mafia. C’était déjà vrai ? As-tu inventé un peu à l’époque ?
Les nombreux privilégiée du système soviétique étaient, depuis la fondation du parti communiste, organisés dans une structure pyramidale exactement comme la mafia. Bizarrement la structure de l’aristocratie était la même. Aujourd’hui cette nomenklatura, toujours en gardant sa structure, est devenue une association de brigands que l’on nomme "des gens d’affaires", qui pillent le bien national en toute légalité. Ça s’appelle aussi le capitalisme.
En ce qui concerne "l’intelligentsia", aujourd’hui presque disparue, nous avons visiblement exagéré en mettant tous nos malheurs sur le compte du communisme. C’est cette intelligentsia qui par sa rêvasserie sociale, aussi bien en Occident qu’en Russie, a ouvert de ses propres mains la bouteille et a fait sortir le génie et il n’y a plus rien à faire pour le ramasser. Comme ça, la Géorgie se trouve aujourd’hui avec la colonne vertébrale cassée. C’est vrai que ce peuple a résisté comme il pouvait, par sa structure, à cet écrasement et n’obéissait pas totalement à la pression totalitaire.
Lorsque je dis structure, je veux dire que les cultures anciennes ont créé une structure culturelle comme un cristal. Lorsqu’une force extérieure appuie sur ce cristal, il se casse, mais chaque fragment garde le reflet de l’ancienne structure.
Par contre, la Russie est un pays très jeune, un conglomérat de différentes cultures disparues ou mortes, dont la population ne résiste pas à l’appui, comme du beurre. Les bolcheviques ont pu profiter de l’absence de cette structure culturelle. Ils pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient avec cette masse molle et sans résistance. Pour prendre un exemple récent, dans les pays baltes, en Tchétchénie, le couteau s’est cassé. Les gens, qui aujourd’hui prennent une position hautaine et accusatrice, que ce soit la nouvelle génération ou l’intelligentsia d’Occident, qui dépensent leur venin et s’étonnent qu’une population si vaste se soit laissée manier sans résistance commettent une erreur fondamentale. Je voudrais bien voir chacun de ces critiques vivre dans ce pays à cette époque terrifiante. Comme ce sont des êtres humains, rien d’humain ne leur est étranger, très probablement ils obéiraient de la même manière. Il n’y avait pas en URSS des mauvais et des bons, mais il y avait cet instinct collectif de survie qui poussait les gens au compromis.
Et toi, comment as-tu survécu à travers tout ça ?
On ne naît pas résistant. Comme tous les enfants, en Union Soviétique, j’étais très influencé par la propagande officielle. Dès l’âge très tendre on était élevé dans l’idée de la lutte pour le bien du monde entier et pas moins que ça, ce qui n’est pas contradictoire avec une éducation traditionnelle familiale. Quand on t’élève dans cet esprit-là, tu peux tout à fait tranquillement adhérer au communisme, ce qui est arrivé par exemple aux intellectuels français...
Mais, quand est venue la déception, quand adulte j’ai compris un petit peu comment ça fonctionnait, ça a provoqué une répugnance, un rejet. Je ne pouvais pas m’imaginer être parmi eux, parce que j’ai compris que j’étais entouré de foules de menteurs.
Lorsqu'on voit tes films géorgiens aujourd’hui, on a du mal à comprendre les motifs qu’avait la censure pour les interdire.
Ça les irritait je pense, parce que c’était des films qui ignoraient carrément l’existence du régime.
Ces films n’étaient pas anti-soviétiques. Ils décrivaient la réalité qui pouvait se passer du système, les problèmes humains qui continuaient à exister, et qui peut-être pour la censure soulignaient le côté passagé du bolchévisme. C’est-à-dire que cet a-soviétisme les a irrités particulièrement fort, parce qu’il n’y avait pas même un petit signe d’existence du pouvoir.
Par rapport à tous tes autres films, tant géorgiens que français, on a le sentiment que tu abordes cette fois plus directement les problèmes que tu évoques ?
Je pense être resté fidèle à ma méthode : utiliser les ressorts de la comédie, parler des choses les plus graves en souriant. Pour moi c’est une comédie dans le sens profond, car elle est en même temps dramatique et tragique.
Et violente. C’est la première fois que tu montres des scènes de violence.
Les périodes que j’évoque sont violentes, les gens sont violente. Les victimes sont extrêmement malheureuses et ceux qui ce croient forts, au sommet du pouvoir, sont malheureux aussi. Tout ce malheur mélangé à des faiblesses humaines, que nous connaissons tous, a créé le tissu de cette histoire.
Mais quand même, la violence dans ce film n'est jamais naturaliste. La représentation directe de la violence m’est insoutenable. Pour moi, quand la violence comme manifestation de la stupidité devient un phénomène ridicule, quand l’on arrive à faire rire de la violence on la met à sa vraie place.
Tu n’aimes pas que l'on dise que ton film est particulièrement pessimiste. Pourtant dans la période contemporaine tu nous montres une adolescente qui ne trouve que le meurtre comme expression de sa révolte...
C'est une réaction plutôt normale, qui est tragique dans la mesure ou par innocence - l’adolescence ne connaît pas encore ce que signifie le meurtre - elle se condamne à une vie d’enfer puisqu’avec l’âge elle va comprendre ce qu’elle a fait et l’atrocité de son geste ne la quittera plus. Mais comme acte de révolte, c’est compréhensible et nous partageons son point de vue sur les grandes personnes salopardes qui l’entourent. L’éducation, dans la plupart des cas, c’est l’exemple que les adultes donnent à leurs enfants. Elle se révolte contre ce qu’on lui propose, contre ce qu’on lui montre et elle exprime sa révolte avec les seuls moyens que son éducation lui a donnée.
C’est une comédie noire ?
La comédie noire a ses traditions. Dans Le Maître et Marguerite, de Boulgakov, le diable vient inspecter si le travail du pouvoir communiste est bien fait, si le mal s’est bien installe à Moscou. Satisfait, il s’en va en considérant sa présence comme tout à fait inutile. C’est un livre qui décrit le cauchemar de la vie des Russes à cette époque. Boulgakov est l’héritier direct d’autres écrivains russes : Gogol, qui n’a jamais décrit un personnage gentil, sympathique ou tout simplement correct - ses œuvres sont peuplées de monstres et de gueules inhumaines. Ce ne sont pas des satires légères. La vraie comédie est toujours fondée sur la douleur.
Y-a-t-il une lueur d’espoir pour toi ?
Je ne crois pas à un avenir radieux et au bonheur collectif. Je croie plutôt au destin individuel de l’homme, qui doit se débrouiller tout seul entre le mal et le bien. Pouvoir rire des saloperies qui nous entourent signifie qu’il y a encore une petite lueur d’espoir dans nos coeurs. Si nous sommes vraiment pessimistes, ça ne vaut même pas la peine d’en parler.
Propos recueillis par Pierre-André Boutang et Martine Marignac.