Pourquoi ce titre, Adieu, plancher des vaches ?
Le terme « plancher des vaches » est un ancien terme des marins qui portait en soi un certain mépris pour la terre ferme et exprimait le bonheur de la quitter. La terre ferme, pour un marin, c'était un endroit qui l'attirait toujours quand il était en mer et qui le dégoûtait dès qu'il y passait un certain temps. En quittant cette terre, ces gens imaginaient se libérer de tous les problèmes, mais on sait très bien que la mer n'est pas un endroit où l'on peut vivre longtemps. En mer, au grand large, commence à naître petit à petit une nostalgie, un désir de retour. Comme ça, quand un marin est sur le plancher des vaches qu'il méprise, il rêve de le quitter et, quand il est en mer, après quelque temps, il commence à penser que c'était bon et agréable.
Le film s'annonce donc comme une parabole sur le sentiment d'insatisfaction, de mécontentement qui nous habite, nous qui vivons sur le plancher des vaches. Pratiquement dès notre naissance, on nous impose de vivre dans une coquille et de trouver un autre espace, une autre dimension de vie qui, sûrement, existe quelque part. Comme ça est né le vieux proverbe « c'est toujours mieux ailleurs ».
Un autre titre avait été envisagé : Mon Merle ne chantera plus (en 1970, Iosseliani réalisait Il était une fois un merle chanteur). Est-ce que tu penses que la situation des jeunes chez nous aujourd'hui, est pire qu'à l'époque dans ton pays ?
Ce qui caractérise la jeunesse de toutes les époques, c'est l'illusion et l'espoir que sa vie sera semée d'actes romantiques, héroïques et spirituellement riches. Aujourd'hui, la plupart des jeunes sont censés très tôt se rendre compte du danger qui les menace dans notre société. Les jeunes apprennent très vite que, malheureusement, il faut lutter, il faut tricher, il faut mentir, il faut travailler dur, que l'avenir n'est pas si prometteur qu'ils l'imaginent, qu'il faut se mettre en quatre pour arracher une place au soleil, s'y installer et peut-être après - en sécurité pensent-ils - ils pourront commencer à vivre leur vraie vie. Mais on sait très bien que, pour s'installer, il faut commettre un tas d'actes irrécupérables, que vivre autrement, après avoir commis tous ces actes, devient quasiment impossible... Je suis presque sûr qu'instinctivement les jeunes gens, à partir de 14-15 ans, doivent pressentir quelque chose de cet ordre. Dans ce film, on glisse sur la surface de ce cercle de problèmes mais on ne les touche pas en profondeur car, si on plongeait dedans, on devrait faire tout à fait un autre film et ce n'était pas, cette fois, notre intention.
C'est-à-dire un film sérieux ou politique ?
Je n'ai jamais pensé faire un film politique car je ne me considère pas spécialiste en la matière. La seule chose que je sais, c'est que je suis du côté des démunis et que je déteste les profiteurs et les parasites. S'agissant du sérieux, notre métier est suffisamment lourd et pénible pour prendre notre travail avec légèreté. Les films que j'aime sont le résultat de réflexions extrêmement sérieuses, surtout si ça a l'air d'être amusant et nonchalant.
Mais il y a bien, dans votre film, un rapport à l'histoire de votre pays d'origine ?
Tout s'est mal terminé... Lorsque la destruction de la société communiste a eu lieu, une autre force beaucoup plus terrible, la force du capitalisme sauvage a surgi et a rendu la vie beaucoup plus dure, sombre, sans issue. Notre rêve de bonheur qui s'installerait immédiatement après la chute du bolchevisme, malheureusement, ne s'est pas réalisé. Voilà pourquoi, dans ce film, on a plongé nos personnages dans une société où le rêve est pratiquement inexistant. Où la note dominante est la peur de l'avenir, du lendemain.
Cette génération, c'est le personnage du père qui, de déception en déception, se réfugie dans l'alcool...
Peut-être ce Monsieur a-t-il fini par comprendre le sens tranquille d'une vieille formule : « Tout est vanité ». Peut-être pense-t-il qu'il vaut mieux ne rien faire que faire un rien. Et ce ne sont pas obligatoirement les réflexions d'un homme déçu. Riche clochard enfermé dans sa cage dorée, il en croise un autre, plus sage encore parce qu'il n'a rien. Ainsi naissent l'amitié et la tendresse entre deux Messieurs qui ont tout vécu, tout vu et savent bien que seulement « in vino veritas »...
Au bas des publicités pour l'alcool, on lit en petit une sentence hypocrite qui nous explique que l'alcool nuit à la santé. Ce n'est pas l'alcool qui nuit à la santé, c'est l'énervement quotidien et l'absence de temps pour la conversation tranquille avec nos semblables. Bref, j'aime beaucoup que spirit, spiritueux et spirituel aient la même racine. Deux vieux clodos boivent car le vin est la seule chose noble qui réunit les gens entre eux : riches et pauvres sont égaux autour d'un verre. Comme ça l'humanité continue à exister. Je veux ajouter, à propos du vin, que le plaisir métaphysique de la compagnie des anciens paresseux et bons-à-rien, partagé pendant la bombance bien arrosée, nous a laissé des traces dans le Banquet de Platon, qui est pris très au sérieux par les non buveurs académiques et élitaires qui prétendent aujourd'hui encore posséder les clefs de la connaissance.
Qu'est-ce qui pousse tes personnages à se déguiser ?
C'est la règle du jeu : « l'habit fait le moine » et nous sommes poussés à paraître plus qu'à être. Celui qui ne respecte pas ces codes, risque d'être considéré comme fou. Pour nos personnages c'est un échec. Chacun imagine - et c'est ça le sujet du film - que ce jeu de masques va leur apporter quelque chose. Comme tous les deux sont plutôt peureux, ils utilisent le mensonge : le riche se déguise en pauvre - ce qui n'est pas nouveau comme méthode pour goûter notre façon de vivre -, et le pauvre se déguise en riche pour se promener dans la société dont il est exclu.
Pourquoi tourner avec des acteurs inconnus dans des décors réels ?
Tourner avec des comédiens connus, pour moi, c'est comme rentrer dans le village du western construit dans le studio... Mais, quand je tourne dans une grande ville - Paris ou une autre, qu'importe - ce n'est pas par souci de réalisme. On arrache de la ville qui nous entoure un décor qui nous convient et qui n'a peut-être rien à voir, avec la réalité de cette ville-là. Par exemple, lorsque je suis allé à Constantinople, c'était pour moi une rue, un pont et ma chambre d'hôtel. Le reste était hors de mon champ de vision et, d'après ces éléments-là, je peux imaginer ma Constantinople à moi.
Ce que j'ai cherché dans Paris n'est peut-être pas Paris du tout. Cela peut correspondre à mon enfance à Tbilissi ou à ma jeunesse à Moscou, à mes premiers pas dans cette ville. J'ai imaginé un certain Paris, pour le peupler de mes personnages.
Comment imagines-tu les spectateurs de tes films ?
On fait des films pour les gens qui nous ressemblent. On ne peut pas écrire des lettres à des inconnus. J'aimerais que mes films soient un cadeau, un cadeau pour quelqu'un que je ne connais pas, mais qui forcément a les mêmes opinions que moi. Le bonheur pour moi, c'est si quelqu'un arrive à bien articuler une idée que moi aussi j'avais en tête ; tu regardes un film, tu lis un livre et tu te dis : « Quelle joie, il pense comme moi ! » Ça signifie que je ne suis pas un idiot du village, et surtout que je ne suis pas seul.
Mais pour qu'un cadeau arrive jusqu'à son destinataire, hélas, il faut qu'il passe par les mains des marchands et ça, ça me dégoûte. J'observe que partout, petit à petit, les relations entre les gens deviennent de plus en plus froides, déterminées par : « Ce que tu peux me vendre, ce que je peux te vendre ». Paris, par exemple, est une ville de quatre à cinq étages. Tous les rez-de-chaussée sont occupés par les commerçants ; comme ils habitent quelque part, ça fait carrément deux étages peuplés par des gens qui ne fabriquent, ne créent rien. C'est triste !
Propos recueillis par Martine MARIGNAC - avril 1999.