L'APOLLONIDE, SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE, de Bertrand Bonello.
Peu d'hommes. Mais douze filles, pensionnaires d'un bordel chic parisien, à une époque où il pouvait encore se nommer L'Apollonide au lieu de Sexodrome. Hôtel particulier, vastes pièces, bijoux et robes soyeuses, corsets à lacer soigneusement. Chacune attend le client. Elles se préparent, perdent leur temps, discutent, se lavent ou se font des confidences. Lorsqu'un homme vient, il monte, il choisit, il parle peut-être un peu. Il dispose. L'un est peintre et veut surtout voir clairement comment est le sexe des femmes. Un autre parcourt les lignes du corps avec un couteau. Quelques autres. Mais faire l'amour, et le montrer ? Ce n'est pas vraiment le propos de Bertrand Bonello. Pas de copulations proprement dites, ni scènes torrides. Mais un film qui respire le sexe et nous en laisse imaginer les odeurs, douces et âcres : dans le sang, dans un bain de champagne, dans le sperme qui remplit votre corps jusqu'à devenir des larmes.
Où sont les normes et quelles sont les frontières ? se demande le spectateur quand le cinéaste cherche à filmer le mystère de la chair, la blessure sur la peau, la métamorphose... Entre les scènes, lascives suspensions du temps, se murmurent l'envie de choisir d'être autre, autrement : dans un autre sexe (ou une autre sexualité) comme vers une autre classe sociale (ou une autre affirmation de soi). Choisir d'être autre, ou le devenir malgré soi.
Dans Tirésia, les yeux étaient sacrifiés, les corps permutaient. Dans L'Apollonide, une fille de joie défigurée par un client devient « la femme qui rit » au moment le plus grave, sans doute, de sa vie, désormais vue, puis choisie précisement, pour ce qu'elle n'est pas. L'Apollonide n'est donc pas un film sur le sexe comme Le Pornographe n'était en rien un film sur la pornographie. Mais les deux ont affaire avec la morale, non de la société, mais de notre regard. Film doux comme un rêve et puissant comme un cauchemar, L'Apollonide est aussi, en cela, un film politique. Filmant ce en quoi le sexe est politique : à l'affût du moment où le regard posé sur l'intimité dévoile non la trivialité de la position, mais la spiritualité de la posture.
Dans ce bordel, théâtre d'ombres entre deux réalités, deux mondes et deux siècles qui se chevauchent (le XIXe des poètes décadents et le XX e qui amorce la sauvagerie d'une prostitution sans frontières, dans une europe sans territoires et sans lois dignes), nous voilà conviés non à épier mais à observer longuement. Les corps, bien sûr, mais les corps pris dans le temps qui passe (certaines sont là depuis seize ans, presque toute une vie, quand d'autres arrivent à peine, pleine de l'espoir d'échapper à leur condition de couturière ou de blanchisseuse), puis les corps pris dans les fantasmes des uns et des autres, comme dans des filets, puis enfin des corps au repos, qui se resourcent dans la proximité du semblable.
Pas un film sur des putes, mais sur une équipe, un groupe de filles qui font le même métier et se caressent ou se coiffent comme d'autres ouvrières s'accrochent à la pose clope pour tenir la cadence. La splendeur du film tient dans ces temps mêlés, ces sentiments qui passent par la chair plus que par l'esprit et que l'on ressent par le surgissement d'une musique rock dans un salon bourgeois, d'une citation comme tombée du ciel, ou de l'irruption de notre présent dans un tableau de maître.
Est-ce le plus beau film de Bertrand Bonello ? Sans doute, car on ne l'a pas perçu tout de suite. Il faut aller y chercher ses mystères plus profondément. Puissance diffuse. Il a fallu que le film prenne lui aussi son temps pour infiltrer en nous ses images et que l'on se love définitivement dans ses recoins. On y songe encore, dans le souvenir des hanches et des cheveux, dans la marque des sourires figés et des paroles usuelles (salaires et loyers : premiere pénétration violente du corps social) : L'Apollonide célèbre sur cette scène pourpre et obscure l'exposition de soi, pour les autres, pour l'art (est-ce Courbet qui vient y resourcer son regard à la source ?) et pour se re-créer.
Telles étaient les obsessions qui parcouraient les images de ses précédents films : Quelque chose d'organique, Le Pornographe, Tirésia et De la guerre. Dans L'Appolonide, composé en deux parties précises, l'une au crépuscule (du XIXe siècle) et l'autre à l'aube (du XXe siècle), nous voilà à corps perdus, entre deux siècles, entre la vie et la mort, entre le simulacre et la recherche de la vérité. Splendeur même du cinéma.
Tout L'Apollonide se compose ainsi de scènes superbes qui jamais ne s'imposent puis qui, tranquillement, viennent vous parler de la vie mais vous hantent comme un spectre. Film puissamment organique, lent comme un coeur qui bat et rapide comme un regard qui perce.
Philippe Piazzo
Avec Noémie Lvovsky, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Hafsia Herzi, Jacques Nolot.
*les autres films de Bertrand Bonello à voir sur Universciné : Quelque chose d'organique, Le Pornographe et Tirésia.